L’appel du large

La rumeur

L’air tiède et humide de l’Oasis de l’Atoll portait encore les doux effluves de la végétation luxuriante et l’odeur iodée de la mer. La journée de labeur touchait à sa fin, laissant place à un crépuscule aux teintes orangées. C’est dans cette atmosphère paisible que Triah, Rol et Khal-Udra se retrouvèrent.

La rumeur s’était répandue comme une traînée de poudre dans l’archipel : une grande course de jeunes allait être organisée, offrant à l’équipage victorieux le droit inestimable de quitter les îles pour explorer le monde. Autour d’eux, le murmure du vent dans les palmes semblait soudain chargé de promesses. Les yeux brillants d’excitation, ils élaborèrent leur plan.

La préparation

Dès le lendemain, chacun partit en quête des clés de leur future victoire.

Sur le Rocher des Érudits, l’air sentait la poussière et le vieux papier. Khal-Udra trouva Eldermar derrière sa table encombrée et exposa sa demande sans détours : il voulait apprendre la construction navale.

Eldermar leva les yeux avec la lenteur de quelqu’un qui préfère ne pas avoir entendu.

« La construction navale. » Il répéta les mots comme on retourne une pierre suspecte. « Vous, les jeunes. Toujours à vouloir tout en même temps. La valeur vient de la maîtrise d’une seule chose, poussée jusqu’au bout, pas de ce bric-à-brac que vous appelez polyvalence. »

« Je comprends votre position. » Khal-Udra ne bougea pas. « Le manuel. »

Eldermar le regarda encore un moment, puis ouvrit un tiroir avec la résignation d’un homme qui capitule sans le reconnaître.

« Ne le mouiller pas. »

En sortant, dans le couloir à peine éclairé, le doyen Nazim l’arrêta. L’œil pétillant, il lui glissa la chose en passant : « Quand tu seras au milieu de l’eau et que le manuel ne servira plus à rien, fie-toi à ton instinct. C’est là que ça se joue. »

Sur l’Île de la Grande Boucle, l’air avait le goût métallique des endroits creusés trop profond. Après une journée dans les mines étouffantes du Sommet du Dragon, Rol trouva Juan là où il était toujours, face à l’horizon brumeux, comme s’il attendait que quelque chose finisse par y apparaître. L’homme n’attendit pas une seconde.

« Tu veux savoir pourquoi la course a été relancée ? » Il baissa la voix avec le plaisir de quelqu’un qui tient une bonne histoire. « C’est Ellouane. La fille adoptive de Galmir, le Régent de fer. Elle a insisté jusqu’à ce qu’il cède, la course était morte depuis des années, et voilà que le lot, c’est un billet pour quitter les îles. »

Rol regarda l’horizon un instant.

« Elle veut partir, » dit-il.

Juan n’ajouta rien. Mais quelque chose dans son expression suggérait que c’était exactement ça.

Triah, elle, commença sa journée dans l’odeur poisseuse des entrailles marines. Son oncle Moki avait croisé les bras dès qu’elle avait évoqué la course : la pêche d’abord, le reste ensuite. Elle écailla pendant deux heures. L’odeur se glissa dans ses vêtements, dans ses cheveux, sous ses ongles. Quand ce fut fini, Moki lui donna le nom de Fintis, un vieux marin retraité de l’Île de la Grande Boucle, sans commenter davantage.

Le marin la fit entrer et parla pendant une heure : courants, matériaux, les pièges que la mer tend aux gens pressés. À la fin, il tendit une liste de contacts griffonnée sur un bout de papier.

« Cours vite, » dit-il en repliant les mains sur ses genoux. « Mais construis solide. Ce n’est pas la même chose. »

La construction

Mettant en commun leurs découvertes, le trio se mit à l’œuvre. Le bruit des outils, l’odeur âcre du carburant et de la résine rythmèrent la construction de leur vedette. C’est au milieu de ce capharnaüm qu’ils furent surpris par Amyr, une jeune élémentaire au ton hautain. Ses railleries cinglantes se heurtèrent à la répartie mordante du groupe, et aucun des deux camps ne baissa les yeux.

La course

Le grand jour se leva sur le nord de l’archipel, baigné par un soleil éclatant et balayé par des embruns salés. Le bateau des aventuriers, lourdement chargé de harpons, d’un précieux bidon d’essence et de tout ce qu’ils avaient pu entasser pour survivre, tanguait doucement sur les flots agités. Khal-Udra vérifia d’un geste machinal la culasse de son vieux fusil, celui qu’il gardait à portée depuis toujours. Le bois de la crosse avait la familiarité tranquille des choses sur lesquelles on peut compter.

Sur la ligne de départ, la concurrence s’affichait. D’un côté, le lugubre Pirates !, un imposant catamaran arborant une voile noire marquée d’un crâne, hérissé de canons menaçants. De l’autre, le Speeders, un navire rutilant transportant leurs rivaux : Ellouane, le massif Thog nommé Kark, le somptueux élémentaire Flork, et l’arrogante Amyr. « Les poissonnières ne courent pas les mers, » lança Amyr depuis le pont du Speeders, le regard posé sur Triah avec le calme particulier des gens qui blessent sans effort. « Rentre écailler ta pêche. »

Quelqu’un dans l’équipage répondit quelque chose de bref et d’acéré, le genre de mot qui ne se reprend pas. Touchée au vif par les mots de l’équipage, Amyr détourna le regard, la mâchoire serrée pour contenir sa rage.

Le signal retentit, fendant l’air.

Les moteurs rugirent dans un nuage de fumée bleutée. Rapidement, une lutte au coude-à-coude s’engagea avec le Speeders, tandis que Pirates ! peinait dans leur sillage. Dans le tumulte de la course, Rol concentra son énergie et projeta un sort de confusion sur Flork, le pilote ennemi. L’effet fut immédiat : le Speeders fit une embardée, perdant son cap. Dans une tentative désespérée, l’équipage adverse lança des projectiles à la main, qui se perdirent misérablement dans l’écume. Sentant la victoire leur échapper, le catamaran Pirates ! fit tonner sa poudre. Deux détonations assourdissantes résonnèrent, soulevant des geysers d’eau inoffensifs dans le sillage des aventuriers qui prenaient le large.

Le monstre

La mer semblait leur appartenir. L’air glissait sur leurs visages vainqueurs, quand soudain, la surface de l’eau se déchira. Un cauchemar d’écailles et de nageoires membraneuses jaillit des flots. Le poisson mutant fondit sur Triah, refermant ses dents acérées sur ses côtes. Un cri de douleur transperça le vent.

Khal-Udra, rivé à la barre, était impuissant. Sans hésiter, Rol se jeta sur la créature palpitante. Sa poigne d’acier se referma sur le monstre, serrant de toutes ses forces jusqu’à ce que la bête, dans un craquement sinistre, n’explose littéralement entre ses mains, répandant ses entrailles poisseuses sur le pont du bateau.

L’Île aux Chuchotements

La menace écartée et les rivaux loin derrière, la fin de la course offrit un spectacle inattendu. En passant devant une ouverture de l’archipel, la brume sembla se dissiper pour révéler l’Île aux Chuchotements sous un angle inédit. Immédiatement, une aura lourde, presque magnétique, s’abattit sur eux. Un appel silencieux, viscéral, résonna dans leur esprit, leur intimant de rejoindre ces rivages interdits. L’instinct chevillé au corps, Rol porta sa longue-vue à son œil, scrutant la côte mystérieuse pour y graver un point de repère.

Ils reviendraient.

La fête des vainqueurs

La ligne d’arrivée fut franchie sous un tonnerre d’applaudissements, la foule amassée sur le pont de l’Île de la Grande Boucle acclamant les jeunes héros.

Le soir venu, l’Oasis de l’Atoll s’embrasa de feux de joie et de rires. La douce ivresse de la victoire se mêla à celle des boissons alcoolisées. Épuisés, Rol et Khal-Udra finirent par sombrer dans le sommeil, mais la nuit ne leur offrit aucun repos. Dans des rêves aux contours brumeux, ils se virent plus âgés, métamorphosés : Rol maniait un puissant gant assisté, frappant ses ennemis à distance, tandis que Khal-Udra bandait un arc magique décochant de pures flèches élémentaires.

L’appel

Pour Triah, la nuit fut un éveil constant.

Les feux de joie projetaient leurs lueurs sur les visages des autres, Rol qui riait trop fort, Khal-Udra qui souriait dans son verre, des inconnus qui les célébraient comme s’ils les connaissaient depuis toujours. Elle resta un moment parmi eux, à tenir son sourire. Puis elle s’éloigna, doucement, sans que personne le remarque vraiment. L’air nocturne s’était rafraîchi. Le murmure de la fête lui parvenait encore, assourdi, mêlé au clapotis de l’eau contre les rochers.

Elle s’assit sur un muret bas, face à l’horizon sombre.

Au début, c’était juste le vent. Quelque chose dans la façon dont il courait sur l’eau, changeait de registre, portait un son qui ressemblait à autre chose sans en être un. Elle l’ignora. Le vent était le vent. L’Île aux Chuchotements n’était qu’une masse sombre au loin, une ombre de plus dans la nuit. Mais la chose revint, plus nette, plus proche, avec cette qualité particulière qui n’appartient pas aux éléments. Une texture familière dans le timbre. Quelque chose qu’elle aurait reconnu entre mille.

C’est alors qu’elle l’entendit. Clair, familier, glaçant.

La voix de ses parents l’appelait à travers les flots obscurs.

Elle ne décida rien. Ce fut plus simple que ça, ses pieds touchèrent le sable avant qu’elle ait eu le temps de comprendre qu’elle s’était levée. Elle était déjà dans la barque quand elle réalisa qu’elle n’avait pas dit au revoir. Les rames dans les mains. Le rivage qui s’éloignait. L’Île aux Chuchotements qui grossissait dans l’obscurité, droit devant.

Elle s’enfonça dans le noir.


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