La loi de l’arène

Les ouvertures

Triah vit les ouvertures sans que les autres les voient.

Ce n’était rien de net — juste des fentes dans les murs des bâtiments environnants, des interstices entre les planches et les tôles. Mais par là, quelque chose sortait. La fumée qui noyait la ville ne soufflait pas depuis un seul endroit — elle naissait de partout à la fois, filant par ces fentes avec la lenteur et l’indolence d’une chose qui a tout son temps. Elle regarda les autres : Rol, Khal-Udra, Amyr, Ellouane. Aucun ne levait les yeux. Aucun ne semblait sentir ce qu’elle sentait, cette impression d’une ville qui respirait par des plaies.

Elle le partagea, mais nul ne le percevait. Le soufre et le métal étaient déjà dans leurs poumons depuis assez longtemps, et le marché de Diane rétrécissait derrière eux. Ils avaient d’autres choses à trouver.

En chemin pour les pinsons

Ils demandèrent leur chemin à un vendeur accroupi au bord d’un passage — l’auberge des pinsons. L’homme, sans un mot de trop, leur indiqua une direction d’un geste vague vers une ruelle plus large, plus sombre, plus habitée.

Ce fut en prenant cette route que Rol s’arrêta.

Un élémentaire les regardait venir depuis l’encadrement d’une bâtisse qui faisait deux fois la hauteur des autres. Massive, impassible — le genre de silhouette qui n’a pas besoin de croiser les bras pour faire comprendre qu’on ne passe pas sans raison. Il se présenta : Lothe. Un nom bref, à son image. Il veillait sur l’entrée de la plus grande arène de combat de la ville.

Rol engagea la conversation avec cette aisance particulière qu’il avait de parler à ceux que les autres évitaient. L’arène des crânes, dans les sous-terrains — c’était là que tout se passait, visiblement. Pas dans les enceintes d’en haut, pas pour les spectateurs du soir. L’arène des crânes, répéta Lothe avec quelque chose dans la voix qui ressemblait à du respect. Voilà ce qui méritait le déplacement.

Ils remercièrent et continuèrent leur chemin.

L’auberge des pinsons

L’auberge se révéla plus propre que le reste, ce qui à Libreville voulait dire que les planches du sol ne bougeaient pas sous les pas et que la lumière venait vraiment de lampes et non de foyers mal maîtrisés. Une odeur de graisse chaude et de quelque chose d’âcre — de l’alcool de synthèse, peut-être — flottait dans l’entrée.

Triah s’approcha du comptoir. Sharon — ainsi se présentait la serveuse — était une cyborg dont la moitié du visage avait été remplacée par quelque chose de métallique et poli, et dont les gestes portaient l’efficacité de quelqu’un qui compte ses mouvements. Elle donna les prix sans affect : une nuit, de la nourriture, des boissons. Le tout, en dents.

Ils en rediscutèrent entre eux, un peu à l’écart. Ce n’était pas une question de courage — c’était une question d’arithmétique. Ils n’avaient pas les moyens, pas ce soir. Ils dormiraient sur le bateau, là où les planches leur appartenaient et où les prix ne changeaient pas selon le quartier.

Avant de partir, Triah s’arrêta.

L’Adrulen au thé

Il n’était pas difficile à remarquer. Installé à une table en intérieur, dos droit, tasse à la main, le regard posé sur rien de particulier avec la précision de quelqu’un qui regarde tout sans en avoir l’air. Il portait un costume — non, le costume — d’une coupe et d’une qualité qui n’avaient rien à faire dans cet endroit, et il en était visiblement conscient.

Triah s’approcha et posa sa question poliment : l’arène des crânes, ce qu’on pouvait y apprendre, ce qu’on pouvait y faire.

L’Adrulen reprit sa question mot pour mot. Pas pour répondre. Pour la retourner, l’étaler dans l’air, lui faire perdre son sens et son sérieux. Le tout avec la précision narquoise de quelqu’un qui ne cherche pas à blesser mais à diminuer, ce qui était peut-être pire.

Quelque chose se raidit dans la poitrine de Triah.

Elle attaqua le costume. Le costume était ridicule. Le costume était trop. Le costume était la chose la plus déplacée qu’elle avait vue depuis qu’ils avaient mis pied à Libreville.

L’Adrulen prit une gorgée de thé. Répondit, sans changer de ton, que ce costume valait bien plus que Triah entière.

L’altercation s’allongea, s’encaissa, gonfla. Les mots de Triah se firent plus aiguisés. L’Adrulen resta immobile, calme, implacable. Quand elle en eut assez et s’en alla, il ne bougea pas — mais ses yeux la suivirent jusqu’à la sortie, par-dessus le bord de sa tasse, avec l’intérêt patient de quelqu’un qui consigne une information pour plus tard.

La terrasse des bavards

Dehors, à une table en terrasse, deux silhouettes encapuchonnées penchées sur leurs verres — Paskel, un Thog à la carrure de roc, et Colborn, un cyborg aux yeux un peu trop brillants pour que ce soit naturel. Ils parlèrent volontiers.

Rol amena les arènes sur le sujet, et Paskel et Colborn n’eurent besoin d’aucune relance pour partir sur l’arène des crânes. Les paris, les champions, les rumeurs. Grumlar, un Thog, qui montait dans l’estime des parieurs et qui avait peut-être l’étoffe d’un futur champion. Et Kayla — une élémentaire, disaient-ils avec quelque chose entre la révérence et la mélancolie — championne historique, légende vivante, qui ne combattait plus. Le genre de nom qu’on prononce à voix basse même quand la personne n’est pas là.

Mais quand ils évoquèrent l’altercation en intérieur — l’Adrulen, le costume, les mots échangés — Paskel posa son verre. Colborn aussi. Ils échangèrent un regard bref, se levèrent et partirent sans un mot, leurs chaises raclant doucement le sol, leurs silhouettes s’effaçant dans la fumée de la rue.

Un silence s’installa à la table vide.

Les excuses

Triah décida qu’elle avait eu tort, et que l’avoir eu méritait d’être dit en face.

Elle retourna à l’intérieur. L’Adrulen était exactement où elle l’avait laissé — la tasse, la posture, les yeux. Elle dit ce qu’elle avait à dire. Elle s’était emportée. Ce qu’elle avait dit était excessif. Elle le reconnaissait.

Il l’écouta. Reposa sa tasse.

Il acceptait ses excuses, dit-il. À une condition : trois nuits. Pour lui. La façon dont il dit ça, la façon dont il laissa la phrase se terminer dans l’air sans l’achever — le sous-entendu était aussi clair qu’une enseigne lumineuse.

Triah n’accepta pas. Ce qu’elle dit ensuite valait moins comme excuses que comme déclaration de guerre.

Les armes dans le bar

Rol avait la main dans son sac. Pas ostensiblement — l’air de chercher quelque chose, de ne pas vraiment se donner la peine de regarder. Ses doigts trouvèrent le sigil, et quelque chose dans sa posture changea imperceptiblement.

C’était le signal.

Trois personnes dans la salle se levèrent en même temps. Un Humain avec un magnum, le canon orienté sans hâte dans leur direction. Un Salbek avec une arbalète de poing, l’œil déjà dans la ligne. Une Cyborg avec une machette, qui n’avait pas besoin de la lever pour que le message soit compris.

Plus personne ne bougea. La salle s’était figée autour d’eux — puis, avec la discrétion de gens qui ont appris à sentir quand il vaut mieux ne pas avoir été là, les clients commencèrent à se glisser vers les sorties. Chaises repoussées doucement. Regards fixés au sol. En quelques instants, le bar était presque vide.

Dehors, Khal-Udra sortit son fusil. Il prit position, les mains stables, le canon orienté vers l’intérieur à travers ce qui restait de visibilité.

Les trois sbires les firent approcher. Leur donnèrent des instructions courtes — ne pas bouger, envoyer le sac. Rol envoya le sac. Ils fouillèrent méthodiquement, en silence, retournant chaque poche, tâtant les coutures. Par chance — ou par quelque chose qui ressemblait à de la chance — les sigils n’attirèrent pas leur attention. Les armes non plus.

Ils leur dirent de dégager. Et ils dégagèrent.

Diane, le visage grave

La rue dehors avait quelque chose de plus silencieux qu’avant — ou peut-être c’était leur façon d’y avancer, un peu plus vite, un peu plus serrés les uns contre les autres. Ellouane et Amyr ne parlaient pas. Triah non plus.

Le débriefing fut bref. Ils décidèrent de rebrousser chemin vers le port, vers le bateau, vers quelque chose de familier. Mais Diane était encore à son étal.

Elle les vit arriver et quelque chose changea dans son expression. Ce n’était pas de l’inquiétude — c’était plus grave que ça, plus froid. Elle retira sa pipe de ses lèvres et les écouta sans les interrompre. Quand ils eurent fini, elle resta silencieuse un instant.

Mark, dit-elle. Il est le patron de l’arène des crânes.

Le poids de cette information mit un moment à atterrir. L’Adrulen au thé immobile, les sbires dans la salle, les yeux qui les avaient suivis jusqu’à la sortie — tout cela prenait une autre dimension.

Diane leur parla du quartier des merveilles. D’un homme prénommé Jordan. Elle leur tendit une pièce — une pièce ordinaire en apparence, à ceci près que son avers portait un symbole gravé avec une précision qui ne laissait pas de place au hasard. Ils viendraient de sa part. Ils cherchaient une enseigne avec un homme nu qui mangeait une pomme. Jordan, dit-elle, saurait quoi faire.

Elle n’ajouta rien. Elle n’avait pas besoin de.

La ruelle en feu

Triah vit l’embuscade avant que les autres la sentent.

Un détail dans la façon dont deux silhouettes se tenaient — trop immobiles, trop bien placées. Elle dit quelque chose à voix basse et ils changèrent de chemin, naturellement, sans courir. Mais les deux silhouettes les suivirent dans la ruelle où ils s’engageaient.

Puis le mur de flammes apparut au bout. Pas une explosion — un rideau, épais et propre, qui bloquait la sortie avec l’évidence d’une porte fermée. Les flammes ne brûlaient pas le sol. Elles attendaient.

Khal-Udra n’attendit pas.

Le coup de feu résonna dans les murs de pierre de la ruelle — net, sec, sans ambiguïté. Le premier sbire s’effondra. Des corbeaux quelque part au-dessus s’envolèrent en désordre, leurs cris se perdant dans le brouillard épais de la ville.

L’autre avait sorti un fouet. Il le fit claquer vers Khal — un mouvement rapide et précis, visant le poignet, tout ce qui tenait l’arme. Mais Rol avait levé ses gants, et quelque chose de magique traversa la distance entre eux sous la forme d’un coup invisible — pas de contact, mais le sbire recula d’un pas, absorbant l’impact avec les dents serrées.

Triah s’était interposée entre Ellouane et Amyr et ce qui se passait. Elle les tenait, les couvrait.

Le deuxième coup de feu claqua. Et il n’y eut plus rien à voir.

Ils coururent.

Jordan

Ils le trouvèrent dans une guinguette — une salle basse, chaude, qui sentait la graisse et les épices, avec deux Salbeks derrière un comptoir qu’on devinait être des cuisiniers à la façon dont ils tenaient les mains, même sans rien dans les paumes. Jordan était l’un des deux. Il regarda la pièce. Lut le symbole gravé. Les regarda à nouveau.

Il dit de venir. Immédiatement.

La forêt et la trappe

Libreville disparut derrière eux — les bâtiments d’abord, puis la lumière, puis les bruits familiers de la ville. Jordan ne ralentissait pas. Il leur dit deux choses : garder la tête baissée. Ne rien regarder autour.

La forêt qu’ils traversèrent n’avait pas l’air d’une forêt ordinaire. Les arbres étaient là, les branches, les feuilles — mais quelque chose dans la façon dont tout cela se tenait donnait l’impression que l’espace obéissait à des règles différentes. Des bruits filtraient entre les troncs : des sons secs, des frottements, des craquements qui n’avaient pas la signature du vent. Des araignées, peut-être, ou des créatures qui ne méritaient pas de nom. Ils gardèrent la tête baissée. Ils ne regardèrent pas.

Le chalet apparut dans une clairière — une construction simple, ramassée, d’une quarantaine de mètres carrés, avec l’air de quelque chose qui avait été bâti pour durer sans jamais avoir vocation à être joli. Jordan entra le premier. Déplaça la table. Roula le tapis épais qui occupait le centre de la pièce. Et ouvrit la trappe en dessous.

Il leur dit de descendre et d’attendre. Diane viendrait.

En dessous

L’espace sous la trappe était petit et bas de plafond, avec une odeur de terre humide et de bois vieux. Juste assez pour que cinq personnes tiennent ensemble sans avoir à se pencher trop.

Ils descendirent. La trappe se referma au-dessus d’eux.

Et c’est là, dans le noir et le silence, que la tension tomba.

Ellouane fut la première. Un son court, contenu, qui essayait de ne pas être ce qu’il était. Puis Amyr prit une inspiration qui dura trop longtemps. Les larmes n’avaient pas besoin d’être vues pour être réelles, dans l’obscurité.

Les autres ne dirent rien. Il n’y avait pas de mots pour ce moment — pas de consolation utile, pas de résumé possible. Juste la chaleur des corps proches et le bruit de quelques personnes qui laissaient enfin remonter ce qu’elles avaient maintenu sous la surface depuis trop longtemps.

Dehors, dans la forêt, quelque chose se déplaçait entre les arbres. Mais ici, dans le noir, ils attendaient Diane.


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