Les amarres larguées

Le Muta-bère

L’escalier en colimaçon s’enfonçait vers le haut dans l’obscurité, une spirale de pierre moussue et suintante dont les marches semblaient avoir absorbé des siècles d’humidité. L’odeur était celle des caves profondes, de la terre mouillée et du lichen. Triah s’élança la première, ses semelles trouvant d’instinct les pierres les plus solides, suivie de Khal-Udra qui progressait avec la prudence mesurée d’un Adrulen peu habitué à risquer son crâne dans les espaces confinés. Rol fermait la marche.

« Alors, c’est quoi là-haut ? »

Sa voix rebondit entre les parois comme une pierre dans un puits. Triah ferma les yeux une seconde, puis continua de monter.

L’air se fit plus froid à l’approche du sommet, chargé d’une fraîcheur presque sauvage. Triah émergea la première dans la salle et s’immobilisa.

La pièce était haute de plafond, presque solennelle dans ses proportions. De grandes ouvertures encadrées de poteaux de pierre finement gravés perçaient les murs de chaque côté, baignant l’espace d’une lumière de lune blafarde. À travers l’une d’elles, on distinguait le scintillement familier de l’Oasis de l’Atoll, ses lueurs douces se mirant dans l’eau noire. À travers l’autre, l’océan s’étendait à perte de vue, vaste et silencieux sous un ciel piqué d’étoiles.

Au centre de la pièce, tournant le dos à l’escalier, dormait une créature.

Un Muta-bère.

L’animal tenait du cerbère autant que du cauchemar : trois têtes soudées à un cou massif, un pelage sombre parsemé de nécroses, des flancs qui se soulevaient au rythme lent et régulier d’un sommeil profond. Chaque expiration faisait frémir les babines et entrouvrait des rangées de crocs jaunes et acérés. L’odeur était celle d’une charogne tiède — chaude, métallique, légèrement sucrée — qui prenait à la gorge et refusait de partir.

Khal-Udra surgit à côté de Triah et s’immobilisa. Rol apparut derrière eux. Un seul regard, et le message passa sans qu’un mot soit nécessaire.

Demi-tour.

Ils redescendirent l’escalier avec une précaution qu’ils auraient dû avoir en montant.

L’île s’efface

Leurs pieds touchèrent le sol du temple dans un silence presque parfait. Ils traversèrent les ruines en quelques enjambées furtives, retrouvèrent leur radeau là où ils l’avaient laissé et s’éloignèrent de l’île sans attendre, pagayant dans l’obscurité froide de l’océan.

Rol se retourna pour regarder l’Île aux Chuchotements disparaître dans leur sillage. L’endroit où devait se trouver le temple n’était qu’une masse de brume compacte et opaque, comme si la pierre et les runes n’avaient jamais existé. L’île semblait s’effacer d’elle-même, retournant au mystère sitôt qu’on lui tournait le dos.

Chacun rentra chez soi, son arme nouvellement acquise serrée contre lui, portant en silence le poids de ce qu’ils avaient vu.

Les préparatifs

Les jours suivants furent ceux d’une activité concentrée et méthodique. Les tâches collectives avançaient bon train : on préparait les rations, on remplissait les sacs d’eau, on vérifiait les cordages pour la énième fois. Mais chacun avait aussi ses propres affaires à régler avant que le grand départ ne soit définitivement consommé.

Rol avait un colis à récupérer avec Hagar. Une boîte destinée à une certaine Diane, une Thog rousse établie à Libreville, connue pour fabriquer des outils ingénieux qui simplifiaient la vie du quotidien. On la trouverait sûrement au quartier des artisans, ou à défaut au marché. C’était une surprise d’anniversaire, avait-on précisé au moment de la remise. Rol prit la boîte, la cala sous son bras et fit quelques pas avant de s’arrêter. Une odeur, à peine perceptible, remontait entre les planches : une senteur froide et légèrement sucrée, cette signature particulière des cimetières par temps humide. Il regarda la boîte. La rangea sans commentaire.

Sur le Rocher des Érudits, Khal-Udra s’était présenté devant Eldermar avec l’espoir de repartir les bras chargés de volumes utiles pour le voyage. L’érudit l’avait écouté, avait levé un sourcil, et avait opposé à l’idée un refus poli mais sans appel : pas question de confier du savoir à la haute mer, à l’humidité, au sel et à l’imprévisible. Ce qu’il lui avait remis en revanche, avec une gravité toute professionnelle, c’était un exemplaire soigneusement conservé des Meilleures Soupes d’Europe. Khal-Udra avait observé la couverture un long moment.

Avant de sortir, il s’était retourné sur le pas de la porte. « Vous allez me manquer, Eldermar. »

Le vieux Salbek avait ouvert la bouche. L’avait refermée. Son regard s’était brièvement détourné vers ses rayonnages, et quelque chose d’indistinct était sorti de sa gorge, à mi-chemin entre le mot et le silence. Ses oreilles avaient légèrement rosi. Khal-Udra était sorti sur cela.

Triah, elle, avait voulu passer du temps avec son oncle. Moki était là — présent sans l’être, les mains toujours occupées, les yeux toujours baissés sur une tâche ou une autre. Il s’acharnait. Taillait, réparait, portait, arrimait, sans jamais lever les yeux ni trouver une pause. Elle l’avait regardé travailler et avait compris sans qu’un mot soit nécessaire : Moki n’avait pas le contrôle. Pas sur le départ de sa nièce, pas sur ce que leurs dernières conversations avaient remonté à la surface. Et quand Moki perdait le contrôle, il travaillait jusqu’à ce que le monde retrouve des contours nets et gérables. Elle respecta ce silence, et chercha ailleurs ce qu’elle cherchait.

Elle trouva Thomas à l’ombre d’un muret bas, un vieillard dont les rides semblaient cartographier autant d’années de mer que de mémoire. Il lui parla du Rire du Kraken, du passage de ce navire dans l’archipel. Elle écouta, greffant chaque détail sur ce qu’elle savait déjà, tissant lentement la toile de ce qui deviendrait peut-être, un jour, une piste.

Passagères clandestines

Le lendemain matin, l’air sentait le sel et la résine chaude. Ils prirent place sur le navire, larguèrent les amarres, et mirent le cap vers la sortie de l’archipel, laissant derrière eux les contours familiers des îles se dissoudre peu à peu dans la brume matinale.

Rol descendit dans la cale pour y glisser discrètement son colis. C’est là, dans la pénombre entre les cargaisons, qu’ils trouvèrent Ellouane et Amyr.

Ellouane était pâle mais les yeux vifs, mais Amyr n’était pas très bien en point. Des mèches de cheveux arrachées laissaient des zones à vif sur son crâne, et de longues griffures zébraient son visage, comme si elle avait elle-même tenté de s’en arracher quelque chose. Elle regardait devant elle, les bras serrés autour des genoux, sans parler.

Avant que quiconque puisse poser la moindre question, Ellouane blêmit, porta la main à sa bouche et s’écarta. Elle vomit longuement dans un coin de la cale.

Ils attendirent. Il n’y avait rien d’autre à faire.

Une fois l’archipel derrière eux et le risque de se faire repérer définitivement dissipé, Ellouane remonta sur le pont. Elle aspira une longue goulée d’air marin, reprit ses couleurs l’espace de quelques secondes… puis se pencha par-dessus le bastingage et rendit de plus belle, sous le regard silencieux de l’équipage.

Le groupe s’installa sur le pont quand elle fut en état de parler. On fit les présentations dans l’ordre qu’autorisaient les circonstances, on organisa les quarts de nuit et les rations pour le voyage à venir. Amyr et Ellouane ne combattraient pas — elles le dirent clairement, sans se défausser — mais elles assurèrent avec la même franchise qu’elles ne seraient pas une charge.

L’horizon s’étendait devant eux, vaste et ouvert. Leur aventure commençait vraiment.


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