Les gardiens des vannes

L’attente sous la trappe

Le temps, ici, n’avait pas la même longueur qu’ailleurs.

Triah s’était laissée tomber sur le matelas posé à même le sol, le visage tourné vers la paroi de terre, et elle pleurait, sans bruit, ou presque, juste le tremblement régulier des épaules et de courtes inspirations qui se cassaient en chemin. Elle n’essayait plus de retenir grand-chose. C’était toujours pareil. Elle parlait trop, elle s’emportait trop, et c’étaient les autres qui finissaient sous terre, dans le noir, à attendre.

Amyr s’approcha du matelas. Resta debout un instant.

« Je peux ? » Elle ne précisa pas quoi. Elle désigna juste la place à côté.

Triah hocha la tête sans se retourner. Amyr s’allongea contre elle, dos contre dos d’abord, puis autrement, et il n’y eut plus que la chaleur de deux corps qui n’avaient plus la force de faire semblant. Le sommeil les prit l’une après l’autre, et quelque part dans la nuit de la cave elles finirent enlacées, sans que ni l’une ni l’autre ait décidé quoi que ce soit.

Dans son coin, Rol fouillait. C’était plus fort que lui, un réflexe de mineur, peut-être, l’habitude de gratter là où les autres ne voyaient rien. Ses doigts butèrent sur quelque chose de dur et de froid au fond d’un renfoncement, et il en tira une bouteille couverte de poussière.

« Tiens. » Il la fit tourner dans la lumière maigre. « De la vodka. La vraie. » Un silence. « Enfin… vieille comme le monde, mais bon. »

Personne ne releva. Khal-Udra était assis à l’écart, les coudes sur les genoux, le regard fixé sur un point du sol. La mâchoire serrée. Il n’avait pas dit trois mots depuis que la trappe s’était refermée, et tout dans sa posture disait qu’il valait mieux le laisser là.

Ellouane, elle, ne tenait pas en place. Elle s’était assise, relevée, rassise. Ses doigts pianotaient sur ses genoux. À mesure que les minutes s’étiraient, et elles s’étiraient, elles devenaient des quarts d’heure, puis des choses sans nom qui ressemblaient à des heures, sa respiration se faisait plus courte, plus haute.

« Ça fait trop longtemps, murmura-t-elle. Ça fait beaucoup trop longtemps. Elle ne vient pas. Personne ne vient. »

Khal-Udra tourna la tête vers elle. Sa voix, quand elle sortit, était basse et posée, débarrassée de l’irritation qu’il gardait pour lui.

« Elle viendra. Jordan a dit d’attendre. On attend. »

« Et s’il a menti ? »

« Alors on saura quoi faire. Pour l’instant, on respire. » Il marqua un temps. « Comme moi. Là. Avec moi. »

Ellouane respira. Une fois. Deux fois. Ça ne suffit pas, mais ça occupa la peur le temps qu’il fallait.

C’est Rol qui rompit ce qui restait de calme. Il s’était mis à se dandiner d’un pied sur l’autre, la main pressée discrètement sur le ventre.

« Bon. Je vais être franc avec vous, parce qu’on est une équipe. » Il prit une inspiration appliquée. « Si le chariot pousse au portillon, il faut sauter du wagon. Et là, le chariot pousse. Fort. »

Khal-Udra ferma les yeux une seconde, comme on encaisse.

« Tiens encore un peu. »

« Je fais ce que je peux. Mais je promets rien. »

La lumière de Diane

La trappe s’ouvrit d’un coup.

La lumière tomba sur eux comme une lame, pas franche, juste celle, grise et laiteuse, du chalet au-dessus, mais après tout ce noir elle les força à plisser les yeux et à lever les mains. Une silhouette se découpait dans l’ouverture, courte pipe au coin des lèvres, monocle cerclé de cuivre accrochant le peu de clarté.

« Remontez, dit Diane. Vous êtes vivants. C’est déjà ça. »

Ils remontèrent, un par un, raides d’être restés tassés. Rol fut le dernier sorti et le premier reparti : il marmonna quelque chose, poussa la porte du chalet et disparut dans la clairière d’un pas qui n’admettait pas de discussion.

Triah, elle, s’était arrêtée net au milieu de la pièce.

Sur le plancher, près de la table que Jordan avait déplacée, il y avait des traces sombres. Pas beaucoup. Mais sèches, étalées, du genre qu’on essuie mal et à la hâte. Du sang. Elle ne dit rien, elle le fixa juste assez longtemps pour que Diane suive son regard.

« Plus tard, fit Diane sans s’attarder. Asseyez-vous. Il faut qu’on parle, et il ne nous reste pas la soirée. »

Ils s’installèrent là où ils purent, un banc, deux caisses, le rebord d’un coffre. Diane resta debout. Elle retira sa pipe de sa bouche, l’examina comme si elle y cherchait par où commencer, et commença.

Le complot

« Il y a des gens, à Libreville, qui en ont assez de la façon dont les cartes sont distribuées. » Elle laissa la fumée monter. « De petits groupes. Organisés. Chacun dans son coin, longtemps, et puis non, on s’est mis à se parler. À s’allier. Pour tout renverser et redistribuer. »

« Une coalition, dit Khal-Udra. De gangs. »

« Appelle ça comme tu veux. » Un coin de sa bouche se releva. « Moi et les reclus de la forêt. Ertak et ses nettoyeurs des rues. Et Mark, avec ses sbires de l’arène. »

Le nom fit se redresser Triah.

« Mark. » Elle le dit comme on touche une dent qui fait mal. « L’arène des crânes. »

« Lui-même. » Diane planta son regard dans le sien. « Et c’est là que ça se gâte, justement. Avec ce qui s’est passé chez lui, avec toi, ma grande, notre alliance avec Mark ne tient plus qu’à un fil. Il a les ressources. Il a les hommes. Il va retourner la ville pierre par pierre pour te retrouver. Et s’il n’y arrive pas… » Elle haussa une épaule. « Il aura beau jeu de m’accuser, moi, de vous cacher. Ce qui est, accessoirement, exactement ce que je suis en train de faire. »

Un silence circula entre eux.

« Vous vous rappelez la fumée ? reprit-elle. Celle qui vous mange les poumons en bas. On raconte qu’elle descend des hauteurs. Que là-haut, des conduits la déversent sur la ville exprès. La plupart des gens prennent ça pour les divagations d’illuminés. » Elle marqua un temps. « Je commence à croire que les illuminés ont raison. »

Triah leva la main, presque malgré elle.

« Je les ai vus. Les ouvertures. » Elle parlait vite, maintenant, comme un nœud qui se défait. « Dans les murs, entre les tôles. La fumée ne vient pas d’un foyer, elle sort de partout, par des fentes. Comme si la ville respirait par des plaies. J’ai essayé de le dire, en bas. Personne ne regardait. »

Diane la considéra un long moment, et quelque chose dans son visage se durcit d’une certitude nouvelle.

« Voilà. Alors écoutez ce que je vais vous demander. » Elle posa les deux mains sur la table. « Vous êtes propres. Vous êtes jeunes. Vous avez cette tête de gens qui n’ont jamais rien fait de mal. En haut, personne ne vous barrera la route, on ne se méfie pas d’une naïveté pareille. Et moi, votre mentalité de gamins encore vertueux, ça me va. J’ai confiance. »

« Confiance pour quoi ? » demanda Khal-Udra, prudent.

« Pour monter. » Elle énuméra, un doigt après l’autre, sans hâte. « Il y a là-haut quelqu’un de notre bord. Un certain Stein. Vous le trouverez parmi les Célestes. C’est lui qui vous orientera vers les gens qui comptent vraiment. Les influents. » Son regard fit le tour du groupe. « Ne les abattez pas. Vous les prenez vivants. En otage. Vous leur faites confirmer ce qu’on appelle la théorie des Gardiens des vannes, ceux qui tiennent les conduits. Vous trouvez les conduits. Et vous y versez ça. »

Elle ne montra encore rien, mais le mot suivant tomba avec le poids d’une preuve.

« Un colorant. De quoi teindre la fumée. Le jour où le peuple verra, de ses propres yeux, que ce qui le tue à petit feu sort des hauteurs et porte une couleur qu’on a mise là exprès, le jour où il aura la confirmation que c’est un complot contre lui… » Elle écarta lentement les mains. « Tout me dit que ça embrasera une révolution. »

Personne ne respirait très fort.

« Une dernière chose, parce que je ne veux pas que vous montiez aveugles. » Diane reprit sa pipe. « Vous n’avez pas que Mark contre vous. En bas aussi, il y a des gangs, et tous ne nous aiment pas. Méfiez-vous des bûcherons du Marmog. Des courtiers, ceux qui s’engraissent sur le commerce avec l’archipel annelé, entre autres. Et des dériveurs. » Elle les balaya du regard. « Conflits d’intérêts. Rien de personnel. Ça ne les empêchera pas de vous saigner. »

Ce que cache Diane

Khal-Udra ne quittait pas Diane des yeux.

Pendant qu’elle parlait, il avait laissé filer son attention sous les mots, là où il savait parfois lire ce que les gens ne disent pas. Il cherchait le fond. Pas ses promesses, ses intentions. Ce qu’elle ferait, vraiment, une fois assise sur les décombres de l’ordre qu’elle voulait abattre.

Il s’attendait à de la cruauté. À de l’ambition froide, à une soif de pouvoir avec des dents. Il ne trouva rien de tout ça.

Il trouva de la lubricité. Rien d’autre. Aucune violence, aucune cruauté tapie sous la révolution, juste une faim de plaisirs, large et tranquille. Si le plan de Diane fonctionnait, Libreville ne deviendrait pas un charnier. Elle deviendrait libertine, sans doute jusqu’à l’excès. Khal-Udra laissa retomber sa lecture et se dit, intérieurement, que ce n’était pas pire que ce qu’il avait vu en bas. Peut-être même moins.

Il ne partagea pas ce qu’il avait vu. Mais quelque chose se relâcha dans ses épaules, et ce fut lui qui parla pour le groupe.

« On accepte. » Les autres ne le contredirent pas. « À une condition. »

Diane attendit, sans s’agacer.

« Si la révolution arrive, dit Khal-Udra, Mark ne monte pas avec elle. Vous le tuez. On ne veut pas le voir au pouvoir. Pas lui. »

Le monocle accrocha la lumière quand elle pencha la tête.

« C’est honnête. » Elle remit la pipe entre ses dents. « Je ferai de mon mieux. »

Ce n’était pas tout à fait une promesse. Mais c’était tout ce qu’ils auraient, et ils le savaient.

La traversée

Avant de partir, Diane distribua de quoi se défendre sans tuer. Ellouane prit un taser. Amyr aussi, elle le soupesa, en éprouva le poids dans la paume, et le glissa contre elle avec un sérieux qui lui ressemblait.

Puis ils se mirent en marche.

La forêt, cette fois, les laissa passer. C’était à peine croyable après ce qu’ils avaient entendu craquer entre les troncs à l’aller : les mêmes bruits secs, les mêmes frottements quelque part dans les fourrés, mais rien ne fondit sur eux. Ils gardèrent la tête baissée. Ils ne regardèrent pas. Et ils traversèrent sans encombre.

Diane, qui les guidait, n’aimait pas ça.

« Deux fois. » Elle parlait à mi-voix, presque pour elle. « Vous êtes passés deux fois et rien ne vous a touchés. À l’aller non plus, donc. » Elle secoua la tête. « Ce n’est pas normal. Cette forêt ne laisse pas passer les gens comme ça. »

« Pourquoi ? » demanda Triah.

Diane mit un instant à répondre.

« Jordan est mort là-dedans. En la traversant. Les monstres l’ont eu. » Elle dit ça sans s’appesantir, mais le sang séché sur le plancher du chalet prit soudain tout son sens. « Lui, qui connaissait le chemin par cœur. Et vous, des gamins, vous passez sans une égratignure. » Elle eut un regard de biais pour eux. « Je ne sais pas ce que ça veut dire. Mais ça veut dire quelque chose. »

Ils arrivèrent à l’orée, cette frontière incertaine où la forêt cédait à la ville, où les premières silhouettes de béton perçaient le brouillard. Diane s’arrêta et tendit le bras vers les hauteurs.

« De là, vous montez seuls. Deux immeubles à viser. » Elle les désigna. « L’immeuble de la charrette. Et l’immeuble éclatant. C’est dans l’un des deux que ça se joue. »

Amyr, sans un mot, sortit une fiole de sa poche et la vérifia à contre-jour : un liquide vert, dense, qui roulait paresseusement contre le verre. Le colorant. Elle la rangea contre son cœur.

« On prend lequel ? » demanda Ellouane.

« L’éclatant, » dit Triah.

Avant d’y entrer, ils s’arrêtèrent à couvert pour s’accorder. Triah, qui avait visiblement déjà tourné la chose dans sa tête, posa son plan.

« Si on nous demande ce qu’on fait là, on raconte tous la même histoire. » Elle les regarda l’un après l’autre. « Le Rokal. Une nouvelle ressource, dans les mines de l’archipel. Une fois raffiné, ça marche comme combustible. Moi, moi, je veux le commercialiser. Mais surtout le protéger. Parce que j’ai peur que l’archipel se fasse piller dès que ça se saura. » Elle haussa les épaules. « C’est crédible. Ça explique qu’on soit propres, qu’on vienne d’ailleurs, qu’on cherche des gens haut placés. »

« Le Rokal, répéta Rol, comme pour le goûter. Ça sonne vrai. »

« C’est tout l’intérêt. »

L’immeuble éclatant

Dedans, l’immeuble n’avait d’éclatant que le nom.

Ils croisèrent du monde dès l’entrée, beaucoup de monde, toujours aussi sale, emmitouflé dans les mêmes tissus sombres et élimés que partout en bas. C’était un peu la zone : des regards qui glissaient sur eux sans s’arrêter, des odeurs de corps et de fumée froide, des coins d’ombre où l’on ne tenait pas à savoir ce qui se passait.

Ils prirent la cage d’escalier, vaste, profonde, des marches de béton brut qui montaient en spirale dans une pénombre humide. À chaque palier, la ville continuait son négoce et ses débordements : des gens qui dealaient à voix basse, échangeant de la main à la main ; d’autres qui baisaient sans plus de gêne que s’ils avaient été seuls au monde. Personne ne les arrêta. On les laissait monter.

À un détour de palier, une silhouette encapuchonnée se détacha du mur et vint à leur hauteur. Visage dans l’ombre, gestes économes, le genre d’allure qui rappelait celle des gens de Diane.

« Vous cherchez Stein, » souffla l’inconnu. Ce n’était pas une question. « Il est dans le bâtiment. Vous êtes sur la bonne voie. » Il jeta un œil par-dessus son épaule. « Mais soyez discrets. Ici, ça ne pardonne pas. »

Et il repartit, avalé par l’escalier, avant qu’aucun d’eux ait eu le temps de demander quoi que ce soit.

La garde du dixième

Au dixième étage, quelqu’un les attendait.

Une garde se tenait en travers du palier, sanglée dans une armure de bois sombre couverte de runes gravées avec cette précision obsessionnelle qu’ils avaient déjà croisée en bas. Elle ne bougea pas en les voyant venir. Elle les regarda monter, simplement.

Ce fut Triah qui ouvrit, posément, sur le Rokal et la nécessité de monter voir certaines personnes. La garde écouta. Hocha la tête. Dit, en substance, que c’était bon, qu’ils pouvaient passer.

Mais il y avait, au coin de ses lèvres, un rictus.

Rol le vit. Khal-Udra aussi. Ce n’était pas un sourire d’accord, c’était du sarcasme, l’amusement de quelqu’un qui dit oui en pensant exactement le contraire. Un bref regard passa entre les deux hommes.

Rol décida de tester. Il avança vers l’escalier qui montait, l’air de prendre la garde au mot.

Une main s’abattit sur son épaule et le cloua sur place.

« Tu m’avais dit que c’était bon, » fit Rol, très calme.

La garde ne répondit pas. Sa poigne ne céda pas non plus. Ils discutèrent encore, quelques phrases, de plus en plus sèches, et Rol, voyant qu’elle ne lâcherait rien, passa de la parole à la menace. La garde tint tête. Pas un muscle de cédé.

Alors Rol lui asséna un coup de boule.

Il n’atteignit jamais le visage. Son front percuta quelque chose d’invisible et de dur à quelques centimètres de la garde, une barrière magique, tendue dans l’air entre eux. Le choc lui renversa la tête en arrière et le fit chanceler.

Tout s’enchaîna.

Khal-Udra arma son fusil d’un geste sec, prêt. Triah lança son disque, une trajectoire nette, droit sur la garde, mais le projectile vint claquer contre la même paroi invisible et retomba sans avoir touché sa cible. La barrière les protégeait, elle.

Rol, lui, avait reculé d’un pas. Le mur n’avait pas tout arrêté ; restait à comprendre ce qu’il laissait passer. Il leva ses gants. L’onde partit lente et lourde, une poussée sourde qui traversa l’air sans contact, et les jambes de la garde cédèrent dans un craquement, brisées net sous elle.

Elle s’effondra et se mit à hurler, appelant à l’aide à pleins poumons.

Rol n’attendit pas. Il lâcha un sort d’hébétude ; le cri mourut dans la gorge de la garde, qui s’affaissa, assommée, la tête sur le béton.

Le silence qui suivit ne dura pas. Khal-Udra ferma les yeux une seconde et tendit sa volonté en avant, vers ces cinq prochaines secondes qu’il savait parfois entrevoir. L’image lui vint, brève et froide.

« Quatre, » dit-il en rouvrant les yeux, déjà en position. « Deux qui descendent de l’étage au-dessus. Deux qui arrivent sur le nôtre. »

Et la cage d’escalier, au-dessus comme en dessous d’eux, se mit à résonner de pas.


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