Les fêtes
Dans un monde où chaque jour est une lutte, les fêtes sont de rares îlots de communion. Elles ne se ressemblent pas d’une région à l’autre, mais quelques-unes se sont répandues si loin qu’on les retrouve, sous une forme ou une autre, des ruines d’Europe aux campagnes d’Asie. Ce ne sont pas des réjouissances insouciantes : elles portent le deuil, la peur et l’espoir des survivants, et chacune dit quelque chose de ce que le monde a perdu, ou de ce qu’il refuse d’oublier.
L’Anniversaire de l’Effondrement
La plus solennelle des fêtes communes. Elle ne célèbre rien : elle se souvient.
Origine
On la tient le jour, approximatif, car nul ne s’accorde sur la date exacte, où les premières bombes tombèrent sur les villes encore debout. Faute de calendrier fiable, chaque communauté la fixe à sa manière : aux premières gelées, à une certaine lune, ou au récit d’un ancien qui prétend s’en souvenir. Ce flou n’a pas d’importance ; ce qui compte, c’est de marquer que le monde d’avant a bel et bien existé.
Déroulement
À la nuit tombée, on allume de grands feux sur les places et aux abords des villages. Chacun y jette un objet du temps d’avant, une photographie effacée, un fragment de plastique, une pièce de monnaie devenue inutile, comme on rend un mort à la terre. Les plus âgés récitent les noms de ceux qu’ils ont perdus, et l’on garde le silence tant que les flammes brûlent. Au matin, les cendres sont dispersées au vent : le deuil est fait, l’année peut recommencer.
Variantes
Là où s’est implanté le culte des Enfants du Grand Boum, la fête prend un tout autre visage : on n’y pleure pas l’Effondrement, on le glorifie comme l’instant sacré qui purgea le monde de ses fautes. Les feux y sont plus hauts, les chants plus fervents, et l’on y voit parfois des fidèles s’approcher des flammes au point de s’y brûler. Dans les terres d’Océanie, hantées par les machines, on célèbre plutôt en silence absolu, de peur d’attirer les sentinelles : un anniversaire sans feu ni voix, rien que des veilleurs immobiles dans le noir.
La Foire aux dents
Une fois l’an, les armes se taisent et les bourses s’ouvrent. La Foire aux dents est le seul jour où une dette peut s’éteindre sans qu’un couteau ne la règle, où l’on troque, l’on parie et l’on banquette à crédit, sous la promesse tacite que nul ne lèvera la main avant l’aube.
Origine
Dans un monde où l’on paie avec ses propres dents, les dettes s’accumulent vite et se règlent souvent dans le sang. La Foire est née d’un besoin simple : un jour de trêve où l’on puisse solder les comptes sans s’entretuer. Les marchands itinérants en firent peu à peu un rendez-vous attendu, et la coutume s’est répandue de halte en halte le long des routes commerçantes.
Déroulement
On dresse des étals de fortune sur la plus grande place disponible. Tout s’y échange : vivres, ferraille, sigils, rumeurs. Les débiteurs viennent s’acquitter de ce qu’ils doivent, en dents, en travail ou en promesses scellées devant témoins, et celui qui refuse de payer ce jour-là se couvre de honte pour l’année entière. La nuit venue, on parie le surplus aux dés et aux osselets, on boit l’alcool de récupération, et l’on banquette de ce que chacun a pu mettre en commun. La trêve tient jusqu’au lever du jour ; après, les comptes recommencent.
Variantes
Dans les grandes villes d’Europe, la Foire est encadrée par les guildes, qui y voient l’occasion d’asseoir leur autorité : elles arbitrent les litiges, prélèvent leur part et font de la trêve une démonstration de pouvoir. Dans les campagnes africaines, plus pauvres en dents, on troque surtout des semences, des bêtes et des bras, et la fête tient davantage du marché aux récoltes que de la table de jeu. Partout, briser la trêve de la Foire est l’un des rares actes qu’aucune communauté ne pardonne.
La Brèche
Le jour où le ciel se déchira et laissa entrer la magie. On la fête à la tombée du soir, entre émerveillement et terreur, car nul n’a oublié à quel prix ce pouvoir est venu.
Origine
Après le fracas des bombes, une faille s’ouvrit entre les plans et les vents magiques se déversèrent dans le monde des vivants. La Brèche commémore ce basculement : la fin d’un monde sans magie et le début d’un autre, plus dangereux encore. Pour certains, c’est un miracle ; pour d’autres, la seconde malédiction d’une humanité déjà punie.
Déroulement
À la nuit, ceux qui en portent allument leurs sigils, et les places s’illuminent de lueurs froides et mouvantes. Les graveurs exhibent leurs œuvres, les danseurs d’albâtre offrent leurs spectacles, et l’on raconte aux enfants les premières heures de la magie pour qu’ils en craignent et en respectent la puissance. Beaucoup gardent toutefois leurs distances avec les flammes magiques, et l’on dit qu’un sigil qui s’éteint de lui-même au cours de la fête est un présage funeste.
Variantes
En Asie, où la frontière avec le spirituel semble si mince, la Brèche est la plus fervente des fêtes : on y honore élémentaires et esprits par des offrandes, et les rues bruissent de processions. À l’inverse, dans les communautés marquées par la peur de la magie, la fête se mue en rite de conjuration : on n’y allume aucun sigil, on récite des mises en garde, et l’on brûle des effigies de mages pour tenir le pouvoir des vents à distance.