La couleur de la fumée
Le subterfuge
L’armure de bois sombre allait mieux à Triah qu’elle ne l’aurait cru.
Elles l’avaient prise sur les morts, au dixième, dans un autre temps qui n’était pourtant vieux que de quelques heures : trois carapaces de bois gravé qu’elles avaient nettoyées du sang et sanglées sur elles tant bien que mal. Triah, Ellouane, Amyr. Trois gardes, à s’y méprendre, pour peu qu’on ne regarde pas les coutures. Rol et Khal-Udra, eux, étaient restés en civil, dans leurs vêtements sales de gens d’en bas.
C’est Triah qui avait posé le plan, comme toujours, en le tournant à voix haute pour s’assurer qu’il tenait.
« On monte. Vous deux — » elle désigna les hommes — « vous êtes nos prisonniers. On vous a ramassés au dixième, pour les meurtres. Cinq gardes morts, ça fait des suspects, et nous, on vous fait grimper pour vous faire cracher devant qui de droit. » Elle les jaugea. « Faites la tête de gens qui ont peur. Ça ne devrait pas trop vous coûter. »
« La tête de gens qui ont peur, répéta Rol. Ça, je sais faire. J’ai un talent naturel. »
Khal-Udra ne dit rien. Il tendit ses poignets, et Amyr y noua un lien assez lâche pour qu’il puisse s’en défaire d’une secousse, assez serré pour l’œil qui passe. Rol tendit les siens avec un soupir de martyr.
« On y va, dit Triah. Et vous nous laissez parler. »
Le dixième, encore
Le palier du dixième grouillait.
Six gardes le tenaient, désormais, là où il n’y en avait eu qu’une. Trois barraient l’accès depuis les marches d’en dessous, épaules contre épaules, et les trois autres tournaient plus haut autour de ce qui restait de la boucherie, à faire des comptes que personne n’aimait faire. L’air puait encore le sang froid et le béton mouillé.
Triah monta droit sur eux, le menton haut, poussant Rol devant elle d’une bourrade.
« Laissez passer. » Elle avait pris une voix sèche, pressée, la voix de quelqu’un qui a mieux à faire. « On les a trouvés deux étages plus bas, ces deux-là. Ils traînaient près d’une réserve avec du sang sur les mains. » Elle secoua Rol par l’épaule, qui joua l’abattement à merveille. « On les monte pour interrogatoire. Ordre d’en haut. Vous voulez expliquer à qui de droit pourquoi ils ont attendu sur votre palier ? »
Les gardes se regardèrent. L’un d’eux ouvrit la bouche, la referma. Le carnage derrière eux plaidait mieux que n’importe quel mot : quelqu’un avait tué ici, et voilà qu’on ramenait des coupables. Cela rangeait le monde. Cela leur ôtait un poids.
« Montez, lâcha le plus gradé. Et débarrassez le plancher vite fait. On a assez de morts pour la journée. »
Ils montèrent.
Dans l’escalier, hors de portée, Rol releva la tête et souffla du coin des lèvres :
« Tu es effrayante, quand tu veux. »
« Je sais, dit Triah. Avance. »
Rhays
Quelques paliers plus haut, l’immeuble changeait de visage.
Six pièces s’ouvraient l’une sur l’autre autour du palier, une enfilade qui avait dû être, autrefois, quelque chose comme un marché : des étals démontés, des enseignes mortes, la poussière tassée par des années de passage. Et au milieu de tout ça, un seul attelage vivait encore. Une carriole basse, hérissée de bras articulés, croulant sous les bidules de métal, les rouages, les ressorts, les outils pendus à des crochets par ordre de taille. Une vieille Adrulen s’affairait dessus, seule sur ce grand palier désert, comme une araignée dans une toile qu’elle aurait tissée pour elle seule.
Rhays. Ce ne pouvait être qu’elle.
Ce fut Khal-Udra qui s’avança, ses liens déjà glissés au creux de ses paumes. Il ne dit pas tout. Il posa des mots comme on pose des jetons, un par un, en regardant ce qu’ils faisaient sur son visage.
« On nous a parlé de vannes, dit-il. Et de gens qui savent les fermer. »
La vieille ne leva pas les yeux tout de suite. Ses mains continuèrent leur ouvrage une seconde de trop.
« On nous a parlé d’une main qui sait se mettre en travers d’une machine, reprit Khal. Sans qu’elle le crie sur les toits. »
Cette fois, Rhays s’arrêta. Elle releva un visage tanné, plissé, deux petits yeux vifs enfoncés dans un réseau de rides, et elle les fit passer l’un après l’autre sous ce regard de mécano qui jauge une pièce avant de la monter.
« Vous parlez comme des gens qui ont peur d’être entendus. » Elle posa son outil. « Alors parlez franc, ou ne parlez pas. À mon âge, je n’ai plus le temps pour les devinettes. »
Alors ils parlèrent franc. Les machines, là-haut, qui crachaient la fumée sur la ville. Ce qu’ils comptaient y verser. Et, plus haut encore, la porte.
Ce fut le mot de porte qui la ralluma. Quelque chose bougea dans les vieux yeux, une braise qu’on croyait éteinte.
« La porte. » Elle le répéta comme on répète un nom qu’on n’a plus osé prononcer depuis longtemps. « Vous voulez monter jusqu’à la porte. » Elle eut un petit rire sec, se frotta les mains sur son tablier. « Eh bien. Vieille comme je suis, il ne sera pas dit que je serai morte sans avoir vu ce qu’il y a derrière. »
Elle ne fit pas de discours. Elle se mit à l’ouvrage.
Sur un coin d’établi, elle griffonna un ordre de mission d’une écriture appliquée d’administrative, un faux qui avait la tête de tous les vrais, tampons imités, formules idoines. Puis elle décrocha son attirail, le sangla sur son dos, harnacha une partie de la carriole en un ballot qu’elle pouvait porter.
« Et tant qu’à faire du bruit, dit-elle, autant en faire du bon. »
Elle prit la poudre. Khal-Udra éventra deux de ses munitions et fit couler la charge dans un petit boîtier de fer que Rhays avait sorti d’un tiroir, un débris d’outil qu’elle bourra, cala, sertit de ses doigts secs jusqu’à en faire une chose ronde et lourde qui tenait dans la paume. Une grenade. Bricolée, laide, mais qui promettait.
« On ne sait jamais, fit-elle en la glissant dans une poche. Les portes, parfois, ça ne s’ouvre pas tout seul. »
Rei
Au quinzième, il n’y avait qu’une garde. Une seule. Cela suffisait.
Son armure n’était pas comme les autres. Le bois en était sombre, presque noir, mais gravé des mêmes runes obsessionnelles, tracées avec ce soin de fou qu’ils avaient appris à redouter. Une Salbek, les oreilles hautes et attentives, plantée en travers du passage comme si elle poussait là depuis toujours.
« Rei », lut Rol à mi-voix, sur une plaque cousue au plastron. Il n’en dit pas plus.
Triah remit son masque de garde pressée.
« Interrogatoire. » Elle poussa ses deux prisonniers en avant. « Les meurtres du dixième. On les monte. »
Rei les regarda longuement. Elle sembla convaincue, ou presque, et pourtant elle ne s’écarta pas. Par acquit de conscience, elle posa ses questions, du ton neutre de qui coche des cases.
« Quel est le code ? »
Le cœur de Triah manqua un temps. Puis la réponse lui vint, celle que Mark leur avait glissée en partant, cette clé qui n’en était pas une.
« Il n’y a pas de code, » dit-elle, très calme.
Rei hocha la tête, imperceptiblement. Bonne réponse. Elle enchaîna.
« Et votre référente ? Son nom. »
Là, Triah n’avait rien. Aucun nom. Le vide. Alors elle fit ce qu’elle faisait toujours quand le vide s’ouvrait sous elle : elle parla, vite, avec l’aplomb du désespoir.
« Oh, son nom… » Elle leva les yeux au plafond, mima l’agacement de la mémoire qui flanche. « Je ne me souviens jamais, c’est terrible. Une brune. Coupe au carré. Vous voyez le genre. »
Il y eut un silence. Et dans ce silence, la chance leur tomba dessus avec une insolence que rien n’expliquait.
« Rachel, » dit Rei, et son visage s’ouvrit d’un coup, débarrassé du dernier doute. Une brune, coupe au carré : le portrait craché d’une référente bien réelle. Et cette Rachel, par un hasard qui frôlait la moquerie, comptait sous ses ordres trois gardes dont la silhouette, le gabarit, l’allure, collaient assez à Triah, Amyr et Ellouane pour que Rei ne cherche pas plus loin.
« C’est ça, dit Triah sans ciller. Rachel. »
« Il fallait le dire. » La Salbek s’écarta enfin. « Allez. Et faites-les parler, ces deux-là. »
Ils passèrent. Rol attendit d’avoir tourné trois marches pour desserrer les mâchoires.
« Une brune, coupe au carré, souffla-t-il, incrédule. Tu as tiré ça d’où ? »
« De nulle part, dit Triah. C’est bien ce qui m’inquiète. »
Les cuves
La salle des machines occupait tout le vingtième.
On l’entendait avant de la voir : un souffle sourd, continu, un battement de poumons énorme et malade quelque part dans les entrailles de l’étage. Puis la porte, et derrière elle la chaleur, la lumière rougeâtre des veilleuses, et les cuves. De grandes cuves de métal reliées par un fouillis de conduits qui montaient se perdre dans le plafond, là où la ville, plus haut, respirait sa fumée par mille plaies.
Deux scientifiques travaillaient là, en tenue complète, combinaisons closes et masques qui leur mangeaient le visage, penchés sur des réglages avec le sérieux de gens qui ne lèvent jamais la tête.
Rhays y alla la première.
Elle s’avança de son pas de vieille, l’ordre de mission brandi comme un laissez-passer, en marmonnant des récriminations d’ouvrière qu’on dérange pour rien. Elle leur fourra le papier sous le nez, désigna une machine au hasard, se plaignit d’un réglage qui déconnait, et commença à faire mine de la réparer, à grands gestes bavards qui prenaient toute la place et tout le regard.
Pendant ce temps, dans l’ombre des conduits, Khal-Udra et Amyr se glissaient vers les cuves.
Amyr sortit la fiole de contre son cœur, là où elle la gardait depuis la forêt. Le liquide vert roula paresseusement contre le verre. Elle dévissa, versa. Le colorant se fondit dans la cuve sans un bruit, avalé par la masse sombre qui gargouillait dedans. Une cuve. Puis l’autre. Khal, à côté, avait trouvé les réglages dont Rhays lui avait soufflé le principe entre deux phrases : il poussa l’intensité, ouvrit les vannes d’un cran, de deux, assez pour que la ville, en bas, reçoive bientôt plus de fumée que jamais, et qu’elle la reçoive teinte.
Ce fut fait en silence. Quand Rhays eut fini de tourmenter sa machine et rendu son papier avec force grognements, ils se retirèrent l’un après l’autre, incognito, comme ils étaient venus. Les deux scientifiques n’avaient rien vu. Ils s’étaient déjà repenchés sur leur ouvrage, aveugles à ce qui montait désormais, coloré, vers les poumons de la ville.
La file
Au-dessus du vingtième, l’immeuble se vidait.
C’était étrange, après la cohue d’en bas. Les étages devenaient calmes, presque déserts, à peine gardés. Ils montaient sans que personne les arrête, et ce silence pesait plus que les menaces. Comme si tout ce qui comptait, là-haut, s’était rassemblé ailleurs.
Ailleurs, c’était juste avant le vingt-deuxième.
Une file. Une longue file de gens qui attendaient, patients, sanglés dans des tenues plus propres que tout ce qu’ils avaient croisé jusque-là. Des Célestes. Ils faisaient la queue en silence, par grappes, les yeux levés vers les marches qui montaient encore, vers la porte qu’on ne voyait pas mais qu’on devinait au bout de toute cette attente.
Un garde leur fit signe de se ranger.
« La queue est là. Comme tout le monde. »
Ils se rangèrent. Il n’y avait rien d’autre à faire.
C’est en attendant que Khal-Udra pencha la tête. Son oreille, toujours plus fine que les autres, avait accroché quelque chose, très loin, très bas, sous les pieds de l’immeuble. Un grondement. Diffus d’abord, puis moins. Des cris qui ne montaient pas d’un seul homme mais de beaucoup, une rumeur de foule et de heurts, le bruit particulier que fait une rue quand elle cesse d’avoir peur.
Il ne dit rien. Il écouta. Et quelque chose, sur son visage fermé, ressembla presque à de la satisfaction.
La marée
Un bon quart d’heure passa avant qu’ils atteignent le vingt-deuxième.
Et là-haut, la file ne s’arrêtait pas. Elle continuait, plus dense encore, descendant des étages supérieurs pour venir les rejoindre, une colonne de Célestes qui s’étirait à perte de vue vers le bas comme vers le haut. La porte devait être tout près, maintenant. On sentait sa proximité à la façon dont les gens se tendaient.
Triah tenta le tout pour le tout.
D’un geste appris dans les ruelles, un frôlement, elle subtilisa dans une poche voisine un petit symbole de Céleste, un insigne discret qu’elle comptait présenter aux gardes comme un droit de passage. Elle le referma dans son poing. Mais derrière elle, quelqu’un avait vu.
« Ils ne passeront pas avant nous ! »
Le cri partit d’un Céleste, repris aussitôt par d’autres, indigné, mauvais. Des têtes se tournèrent. La file, une seconde, cessa d’être une file pour devenir une masse hostile qui les cernait.
Et c’est à cet instant, précisément, que le monde d’en bas se rappela à eux.
Le bruit de la révolution creva enfin le béton. On ne pouvait plus le confondre avec rien : des détonations, une clameur immense, la ville entière qui montait d’un seul cri. Triah composa son visage, sourcils froncés, une surprise méfiante, exactement celle qu’aurait eue une garde loyale surprise par le vacarme. Elle croisa le regard d’un vrai garde qui faisait la même tête, le même froncement, la même feinte peut-être, et l’un comme l’autre s’y accrocha. Autour d’eux, les Célestes s’étaient tus. Tous, d’un coup. Ils tendaient l’oreille vers le bas, vers ce qui montait, incrédules.
Rol choisit ce silence pour hurler.
« Ça se bat au rez-de-chaussée ! Ils sont en bas ! Ils montent ! »
La marée bascula.
En un instant, la file ordonnée n’exista plus. Il n’y eut plus qu’une seule bête à mille dos, prise de panique, qui se rua vers le haut, vers la porte, vers la seule issue qui montait loin du sang qui venait d’en dessous. Les gardes tentèrent de retenir cela et furent emportés comme des fétus. La poussée fut terrible. Des gens tombèrent, disparurent sous les pieds, écrasés par ceux qui avançaient sans plus pouvoir s’arrêter, et leurs cris se noyèrent dans le grand mouvement de tous les autres.
Le groupe se laissa prendre par le flot. Il n’y avait plus qu’à ne pas tomber. Portés, bousculés, pressés de toutes parts, ils avancèrent avec la vague, gravirent les dernières marches sans les sentir, et furent recrachés, enfin, de l’autre côté.
De l’autre côté de la porte.
De l’autre côté
Le bruit tomba d’un coup, comme tranché.
Ils se tenaient sous un préau de bois et de pierre, une architecture qu’aucun d’eux n’avait jamais vue, aux courbes douces et aux toits retroussés, quelque chose de lointain et de patient qui semblait venir d’un très vieil ailleurs. Le tumulte de l’immeuble s’était éteint derrière eux, étouffé, irréel.
Devant, un chemin descendait.
Un beau chemin. Trop beau. Dallé avec soin, bordé de plantes taillées, ourlé de lanternes, une allée qu’on aurait dite tracée par des mains dont le seul métier était de rendre les lieux agréables à l’œil. Il s’en allait en pente douce vers le bas, sinueux, tranquille, à mille lieues de la crasse et de la fumée qu’ils venaient de quitter.
Ils étaient sur une colline.
Et devant eux, en contrebas, le monde s’ouvrait.
Une grande baie déployait ses eaux calmes jusqu’à l’horizon, et dans le repli de cette baie, posée sur les terres, une ville s’élevait. Une vraie ville, blanche et haute, indemne, qui n’avait pas l’air de savoir qu’ailleurs on mourait dans la fumée. L’air était clair. Le ciel, au-dessus, avait une couleur qu’ils avaient presque oubliée.
Aucun d’eux ne parla. Il n’y avait pas de mots pour ça, pas encore. Ils restèrent là, au seuil du préau, cinq gamins montés du fond d’une ville malade, à regarder s’étendre devant eux un pays entier qu’on leur avait caché.