Ce que l’armure ne bloque pas

Le premier sang

La garde assommée gisait en travers du palier, la nuque tordue contre le béton, et déjà Triah était à genoux sur elle. Ses mains couraient le long de l’armure de bois sombre, cherchaient les attaches, les coutures, les poches qu’on devine sans les voir. Elle fouillait vite, les doigts maladroits, parce que les pas résonnaient au-dessus comme en dessous et qu’il n’y avait plus de temps pour rien.

Rol s’était campé face à l’escalier qui montait, les épaules basses, les gants déjà ouverts au creux des paumes. Il les avait vus venir, les deux qui montaient de leur étage. Il ne bougea pas.

Khal-Udra, lui, avait choisi le haut. Le canon de son fusil pointait déjà la cage d’escalier, là où il savait que les deux autres apparaîtraient, pas où ils étaient, où ils allaient être. Il attendait, la joue contre la crosse, la respiration longue.

Les deux gardes du dixième débouchèrent sur le palier. Ils ralentirent en voyant Rol planté là, le corps au sol, le sang. L’un d’eux avança le menton.

« Qu’est-ce qui se passe, ici ? »

Rol haussa une épaule, désinvolte, comme un homme qu’on dérange en plein casse-croûte.

« Rien. » Il eut un petit geste vague vers la garde évanouie. « Un malaise. Ça arrive, avec la fumée. »

Le coup de feu de Khal-Udra coupa sa phrase en deux.

Là-haut, une tête avait dépassé. Une seule, le temps d’un battement de cil, assez. La balle partit nette, droit au visage, et n’arriva jamais. À quelques centimètres du front, elle éclata dans le vide, contre rien, contre une paroi d’air dur qui la cueillit en plein vol et la fit fleurir en gerbe de plomb. Le garde était intact. Et le garde hurla, un cri aigu, animal, la peur pure d’un homme qui vient de sentir la mort lui frôler les yeux et repartir.

Alors tout partit en même temps.

Rol n’attendit pas la suite. Il leva la main et quelque chose traversa l’espace sans le combler, pas un coup, l’idée d’un coup, et l’épaule du garde le plus proche se déboîta dans un claquement mou. L’homme bascula de côté en grognant, le bras pendant à un angle qui n’allait nulle part. L’autre, déjà, abattait sa machette. Rol esquiva d’un buste, trop tard d’un cheveu. La lame lui ouvrit le cuir chevelu et le sang lui coula chaud dans l’œil.

Mais le coup, à l’instant de mordre, avait ralenti. Bizarrement. Comme retenu par une main invisible juste avant l’impact. La machette n’avait pas frappé : elle avait tranché, proprement, sans force, une entaille longue et nette là où elle aurait dû fendre l’os. Rol cligna le sang de ses paupières et n’eut pas le temps de comprendre.

À côté de lui, Triah s’était relevée et glissait dans le dos des combattants, légère, cherchant l’angle. Le garde au bras déboîté la repéra. Il pivota et la chargea de tout son flanc valide, une masse de bois et de chair qui la cueillit en pleine course et l’envoya au sol. Le souffle coupé, elle tendit la main, lança son sort pour le repousser.

Rien. Le sort se défit entre ses doigts comme une fumée. Le garde était toujours debout au-dessus d’elle.

La faille de l’armure

En bas de l’escalier, les deux gardes du haut descendaient enfin.

Khal-Udra s’était redéployé, le fusil braqué sur le palier où ils déboucheraient. Ellouane avait empoigné son taser et s’était jetée à couvert juste au pied des marches, le dos contre le mur, le souffle court. Amyr attendait à côté d’elle, son propre taser au poing, immobile, le regard fixe.

Les gardes apparurent. L’une fonça vers Khal-Udra, l’autre vers Ellouane.

Khal tira encore. Encore la tête, encore la balle qui part droit, et encore la fleur de plomb qui s’ouvre à quelques centimètres du visage, happée par la même barrière invisible. Le garde resta entier. Le garde hurla, comme l’autre, la même terreur sans fond.

Ellouane ne réfléchit pas. Elle bondit, plaqua son taser contre la cuisse de la seconde et pressa. Le crépitement monta, continu, méchant, et la garde s’effondra d’un bloc, la mâchoire verrouillée, traversée de décharges qui ne la lâchaient plus. La garde tomba en travers des marches, secouée de spasmes.

Mais l’autre, celui qu’on venait de manquer au fusil, ne perdit pas son sang-froid. Il fit un pas vers Ellouane et abattit sa machette sur son crâne. Et son geste, lui aussi, ralentit à la fin. À l’ultime instant, comme si la lame elle-même refusait d’aller trop vite, il retint son bras pour seulement trancher, et non frapper. Le fil ouvrit le cuir au sommet du front. Le sang noya le visage d’Ellouane d’un seul coup, lui colla les cheveux, lui emplit la bouche d’un goût de fer.

Elle tituba, aveuglée, et cracha vers les autres ce qu’elle venait de comprendre dans sa chair :

« Leur armure bloque ce qui est rapide ! »

Le mot tomba au milieu du fracas et y mit, soudain, un ordre.

Rapide : la balle éclatait. Rapide : le coup de boule rebondissait. Rapide : le disque retombait sans toucher. Mais lent, lent comme une machette qu’on freine, lent comme une lame qu’on pose, lent, l’armure laissait passer. Voilà pourquoi ils ralentissaient leurs coups. Pour franchir leur propre mur.

Rol l’avait entendu. Quelque chose changea dans sa façon de bouger.

Il ne frappa plus. Il saisit. Il attrapa le poignet du garde devant lui, lui tordit le bras, l’amena en clé contre son propre dos, et appuya, sans hâte, de tout son poids de mineur. L’os ne se brisa pas d’un coup sec. Il céda lentement, longuement, dans un craquement gras et anormal qui roula sur le palier et fit, l’espace d’une seconde, taire tout le reste. Un bruit que personne, dans cet escalier, n’oublierait. L’horreur de la chose était dans sa lenteur.

Le bocal

Triah, à terre, retrouva enfin son souffle et avec lui son sort.

Cette fois il prit. Une bourrasque jaillit de sa paume ouverte, dure comme un poing de vent, et cueillit le garde penché sur elle, celui au bras fracassé, du premier échange. Elle l’arracha du sol, le fit reculer en glissant sur le béton, le poussa jusqu’au palier de la cage d’escalier, droit entre Khal-Udra et les deux gardes descendus du haut.

Amyr passait justement par là. Elle s’était avancée, le taser prêt, pour neutraliser ce garde-là, comme Ellouane l’avait montré. La bourrasque la prit elle aussi, de plein fouet, et la fit valser de côté. Mais elle se servit de la chute pour se redresser d’un même élan, retomba sur ses pieds, et planta son taser contre le garde tombé à terre. Le même crépitement. Le même corps qui se cabre et se fige.

Khal-Udra, alors, comprit ce qu’il fallait faire.

Il marcha vers la garde qu’Ellouane avait foudroyée, celle qui tremblait encore au sol, et il enfonça le canon de son fusil dans sa bouche ouverte. Son doigt était sur la détente quand il s’arrêta net. La balle. La balle partirait à pleine vitesse dans le canon, et au bout du canon il y avait l’air, et dans l’air il y avait le mur. Elle éclaterait là, devant, comme toutes les autres.

Il retira le canon. Il coucha le fusil entier à plat contre le corps de la garde, l’acier tout du long collé au bois de l’armure, sans un pouce de vide entre les deux. Et il tira.

La balle entra dans le crâne et l’ouvrit. Mais l’armure, la barrière, ce qui les protégeait, tout cela retint les morceaux. Rien ne partit. La tête se défit à l’intérieur de sa propre coque sans qu’une seule éclaboussure sorte, la bouillie d’os et de cervelle comprimée sur place, comme une chose qui aurait explosé au fond d’un bocal fermé. Khal se releva. Son visage ne disait rien.

Rol en finissait avec le sien. Il avait lâché la clé de bras, glissé ses deux mains autour de la tête du garde, et il tournait. Lentement. Toujours lentement. Jusqu’aux mêmes craquements.

Ellouane recula vers l’escalier qui descendait. Les mains tremblantes, elle arracha une bande de ses propres vêtements et se la noua autour du crâne, serrant le tissu sur la plaie pour endiguer le sang qui lui coulait dans les yeux.

Restait la dernière garde encore à terre, à demi neutralisée, et ce fut Triah qui s’en approcha, le couteau à la main. Elle s’agenouilla. Elle posa la lame sur la gorge. Et elle resta là, une seconde de trop, parce que tout en elle se rebellait, son empathie, son humanité, cette chose qui l’avait toujours fait parler trop et frapper trop tard. Son premier meurtre. Elle ferma les yeux et trancha, mal, et il fallut s’y reprendre, et ce fut pire encore d’avoir à recommencer.

Quand elle rouvrit les yeux, il n’y avait plus qu’une garde debout dans tout l’escalier.

Khal-Udra s’avança vers elle, lentement lui aussi, le canon levé.

« Si tu bouges, dit-il d’une voix basse et parfaitement calme, mon fusil va dans ta bouche aussi. »

La garde ne bougea pas. Elle leva les mains, paumes ouvertes, et sa voix se brisa en suppliques :

« Pitié. Pitié, je vous en prie. » Elle hoquetait. « J’ai un enfant. J’ai un enfant qui m’attend. »

Personne ne répondit tout de suite. Le sang fumait doucement sur le béton froid.

Les corps dans le coin

Ce qui restait à faire, ils le firent en silence.

Ils dépouillèrent les morts de tout ce qui était encore propre, les pièces de tissu épargnées par le sang, les bandes utiles, ce qui pouvait servir, quitte à laisser la garde suppliante entièrement nue, grelottante contre le mur.

Rol, Triah et Ellouane traînèrent les corps dans un coin du palier, là où la cage d’escalier les dérobait au premier regard. Puis ils s’occupèrent de la survivante. Ils la ligotèrent serré avec un fil de pêche qui mordait la peau, lui fourrèrent du tissu dans la bouche, et la laissèrent là, nue, inconsciente, le souffle court. Ellouane s’assit en face d’elle, son taser braqué sur sa poitrine, et ne la quitta plus des yeux.

« Je la surveille, dit-elle. Allez. »

Le signe de trop

Amyr et Khal-Udra montèrent.

Ils se faufilèrent d’étage en étage, le pas mesuré, l’air de deux gamins qui ont leur place là où ils sont. À un palier, une garde leur fit un signe, un geste de la main, bref, codé, le genre de salut entre gens du même bord. Khal le lui rendit, économe, exactement comme il fallait.

Amyr le rendit aussi. En faisant trop. Un geste de trop, appuyé, une seconde de trop, et le regard de la garde s’arrêta sur eux, soudain attentif. L’air se tendit. Khal sentit son doigt chercher tout seul le chemin de la détente.

Puis la garde détourna les yeux, avec un demi-sourire indulgent, et leur lâcha quelque chose comme on pardonne une bêtise, la jeunesse, sans doute, l’excès de zèle des nouveaux. Elle s’éloigna. Amyr expira lentement.

La deuxième vague

En bas, ça recommença.

Deux gardes neufs débouchèrent sur le palier, et Rol chargea le premier sans réfléchir, un réflexe, l’élan d’un homme qui a appris à se jeter sur les choses. Il rencontra l’armure de plein corps et se fit très mal, l’épaule en feu, comme s’il s’était lancé contre un mur de pierre. Triah, elle, esquiva de justesse le second, la lame lui passant à un doigt du flanc.

Mais ils avaient compris la leçon, désormais. Plus de vitesse. Du poids, de la patience, de la lenteur.

Rol revint à la charge, autrement, et défonça le torse du premier garde d’une poussée qui fit céder le bois et ce qu’il y avait dessous. Triah encaissa en retour deux entailles en travers des cuisses, les dagues du second, précises et lentes, le sang coulant chaud le long de ses jambes, mais elle tint. Rol leva le poing dans le vide, droit vers lui, et appuya. Lentement. Jusqu’à ce que les dagues retombent et que plus rien ne bouge.

Quand ce fut fini, il s’agenouilla au milieu d’eux, les mains rouges, et souffla.

Un souffle de vie, long, chaud, venu d’on ne sait où en lui. La plaie de Triah se referma à moitié, le sang ralentit sous le bandage d’Ellouane, l’entaille de Rol lui-même cessa de battre. Pas de quoi guérir tout à fait. Assez pour tenir debout.

« Bon, lâcha-t-il en se relevant, une grimace au coin des lèvres. On dira que c’était l’échauffement. »

Stein

Triah remonta les rejoindre.

Ils se retrouvèrent tous les quatre avec Khal-Udra et Amyr dans les étages, et reprirent leur vraie chasse : Stein. Diane l’avait dit, un homme du bon bord, parmi les Célestes, celui qui les orienterait. Ils le cherchèrent de palier en palier.

Ils finirent par le trouver.

Un grand gaillard, la carrure imposante mais le geste maniéré, les cheveux coupés court et de gros sourcils broussailleux qui lui mangeaient le front. Vêtu avec un soin qui jurait avec tout ce qu’il y avait autour, gants aux mains, manches longues boutonnées jusqu’au poignet, pas un pouce de peau qui traînât. Il les jaugea d’un regard.

Khal-Udra prononça le nom de Diane.

Quelque chose s’apaisa dans les épaules de Stein. Il les emmena à l’écart, dans une petite pièce attenante aux cuisines, un cellier bas et frais, des étagères, une odeur de farine et de graisse refroidie, où l’on pouvait parler sans être vu.

Il alla droit au but. Le vingtième étage. C’était là que se jouait tout : les machines qui crachaient les nuages de pollution sur la ville, l’origine de la fumée qui rongeait les poumons d’en bas. Bien gardé, précisa-t-il. Très bien gardé.

Puis Triah, ou Rol, lâcha le compte. Cinq gardes. Cinq gardes morts dans la cage d’escalier en dessous.

Stein s’arrêta net. Ses gros sourcils se haussèrent.

« Cinq ? » Il les regarda l’un après l’autre, ces gamins propres au visage encore tendre, et quelque chose dans son expression bascula, de la prudence vers une autre idée, plus large, presque réjouie. « Vous avez fait cinq gardes ? »

Il eut un petit rire dans la gorge.

« Alors montons. Montons au vingtième, et faisons-en un carnage. »

Il marqua un temps, puis ajouta, plus bas, comme on glisse une carte sous la table :

« Il y a quelqu’un qui pourrait vous être utile, là-haut. Rhays. Une vieille Adrulen, mécano. Plus la moindre ambition au ventre, mais des mains qui savent. Si quelqu’un peut se mettre en travers de ces machines et les dérégler, c’est elle. » Il les regarda. « Reste à la motiver. Ça, ce sera votre affaire. »


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