Le partage
Le même soleil
Triah fut la première à lever les yeux vers le ciel.
Pas vers la ville, pas vers la baie, pas vers ce chemin trop beau qui descendait entre ses lanternes éteintes : vers le soleil. Il pendait là, rond, franc, un soleil qu’on pouvait regarder en face sans qu’un voile jaune vienne le salir. Elle mit sa main en visière, cligna, suivit du regard l’ombre des toits retroussés sur les dalles, puis se tourna lentement, comme on se tourne sur le pont d’un bateau pour retrouver le nord.
« On n’est pas partis loin, dit-elle enfin. Il est à la même place. Même hauteur, même côté. » Elle pointa l’horizon, là où la baie se perdait dans une brume dorée. « Je l’ai assez regardé, avec Moki, pour savoir où il se couche. On est sur le même continent. Pas si loin de Libreville. »
« Pas si loin, répéta Amyr, et elle regarda la ville blanche avec quelque chose qui ressemblait à de la rancune. Pas si loin, et ils ont de l’air. »
Personne ne releva.
Autour d’eux, sous le préau, les Célestes recrachés par la porte reprenaient leur souffle. Ils s’époussetaient, rajustaient des cols, s’appelaient à mi-voix par-dessus les têtes. Certains pleuraient. D’autres riaient nerveusement, de ce rire qu’on a quand on vient d’échapper à quelque chose. Tous avaient les poches pleines. Cela se voyait à la façon dont ils y portaient la main, sans cesse, pour vérifier.
Triah le voyait, elle aussi. Ses yeux glissèrent d’une bourse à une autre, d’un cordon mal noué à une poche qui bâillait. Elle fit un pas, l’air de rien, vers un gros homme occupé à rassurer sa femme.
Une main se posa sur son épaule. Lourde, tranquille.
« Non », dit Rol.
« Je n’ai rien fait. »
« Tu allais. » Il ne serrait pas, il se contentait d’être là, planté, avec son sourire de mineur qui ne rit pas vraiment. « Ils sont tous sur les nerfs. Le premier qui sent une main dans sa poche se met à hurler, et on est cinq inconnus déguisés en gardes au milieu d’une foule de Célestes. Tu veux vraiment finir la journée comme ça ? »
Triah soutint son regard une seconde. Puis ses épaules retombèrent, et elle souffla par le nez.
« Tu es pénible quand tu as raison. »
« Je suis pénible tout le temps. Là, en plus, j’ai raison. »
Elle revint vers le groupe. Khal-Udra observait la foule, les mains dans le dos, comme on observe un marché avant d’y acheter quoi que ce soit.
« Bien, dit-il. Nous sommes passés. Il reste à savoir ce que nous faisons de ce côté-ci. »
« On descend, proposa Ellouane, et sa voix hésita sur le mot. On va voir cette ville. Si c’est de là que viennent les Célestes, c’est là que sont les réponses. »
« Ou on attend, dit Amyr. Là-dessous, c’est la révolution. Notre révolution. On ne va pas se promener pendant que les autres se battent. »
Ils n’eurent pas le temps de trancher.
La porte cède
Le bruit revint.
Il revint d’un coup, par la porte, comme une eau qu’on avait retenue et qui crève sa digue. Des cris, d’abord. Puis le fracas des corps qui se heurtent, et par-dessus, le claquement sec des armes. Les Célestes les plus proches du seuil se retournèrent, et leurs visages se défirent.
Les révolutionnaires passaient la porte.
Ils débouchaient sous le préau par grappes, hagards, noircis de suie, armés de tout ce que la ville d’en bas avait pu leur mettre en main : barres de fer, couteaux, crochets de docker, fusils rafistolés. Ils ne s’arrêtèrent pas pour regarder la vue. Le premier Céleste qu’ils trouvèrent sur leur chemin tomba, puis un autre, et le sang coula sur les belles dalles comme il coulait, en bas, sur le béton.
« On se change. » Triah arrachait déjà les sangles de son armure. « Tout de suite. Les armures, par terre. Habillées en gardes, on est les premières qu’ils vont viser. »
Elles se défirent du bois gravé à gestes fébriles. Ellouane s’emmêla dans une boucle, Amyr la lui trancha d’un coup sec. Les carapaces tombèrent dans un coin du préau, parmi les autres débris de la panique, et elles se retrouvèrent en civil, sales, anonymes. Cinq visages de plus dans la foule qui fuyait.
Ils coururent.
Le chemin trop beau devint un torrent. Tous les Célestes du préau s’y engouffraient à la fois, dévalant la pente, bousculant les lanternes, piétinant les plantes taillées. On se poussait des coudes, des épaules. On criait des noms.
Ellouane tomba.
Un coup d’épaule, un Céleste qui la dépassa sans la voir, et elle partit en avant, les mains devant elle, et la foule se referma par-dessus. Triah l’entendit crier plus qu’elle ne la vit tomber.
« Ellouane ! »
Ils rebroussèrent chemin, à contre-courant. Rol fendit la foule comme on fend une vague, de tout son poids de mineur, Khal-Udra dans son sillage. Ils la trouvèrent recroquevillée sur les dalles, les bras autour de la tête, et des pieds qui passaient, qui manquaient son crâne d’un rien, qui ne regardaient pas où ils se posaient. Rol écarta le plus proche d’un revers de bras, empoigna Ellouane par la ceinture et la souleva comme un sac de minerai.
« Je te tiens. Je te tiens, c’est bon. »
Elle était blanche. Une paume écorchée, un genou qui saignait à travers le tissu, une marque rouge sur la pommette qui virerait au bleu. Rien de plus. Elle se remit debout contre lui, et Khal-Udra lui prit l’autre bras sans un mot.
Ils reprirent la descente.
Cinq minutes. Peut-être un peu plus. Puis la course de la foule ralentit d’elle-même, comme une horloge qu’on oublie de remonter. Les Célestes s’arrêtaient, se retournaient, tendaient l’oreille. Là-haut, le vacarme continuait, mais il ne descendait pas. Personne ne les suivait.
« Ils restent à la porte, dit Khal-Udra. Ils ne cherchent pas à aller plus loin. »
Autour d’eux, les Célestes se laissaient tomber sur les bas-côtés, reprenaient haleine, s’étreignaient. Le calme revenait par plaques.
Triah regarda le chemin qui remontait, puis ses compagnons l’un après l’autre.
« On remonte voir, dit-elle. Juste voir. Prendre la température. On ne sait même pas qui a gagné, là-haut. »
« Je passe devant, dit Khal. Vous trois derrière moi. Rol ferme la marche. »
« Toujours à l’arrière, moi, soupira Rol. Un jour, on me laissera voir quelque chose en premier. »
Mais il resta à sa place, derrière Ellouane, assez près pour la rattraper si elle trébuchait encore.
Le seuil
Le préau avait changé de couleur.
Les belles dalles n’étaient plus visibles. Elles disparaissaient sous les corps, sous les armes lâchées, sous les étoffes claires des Célestes qui avaient mal couru. Des gens de la ville d’en bas allaient de l’un à l’autre, penchés, fouillant les poches, arrachant les bagues, les boucles de ceinture, tout ce qui brillait. Personne ne parlait. On n’entendait que le bruit des tissus qu’on retourne et, de temps en temps, un gémissement qui s’arrêtait vite.
Un homme se détacha d’un groupe posté autour de la porte et vint droit sur eux, une lame à la main.
« Vous. Qui vous êtes ? »
Khal-Udra s’arrêta net et leva les mains, lentement, paumes ouvertes.
« Des gens qui étaient là avant vous. »
Ce n’était pas la bonne réponse. D’autres hommes se tournèrent, se rapprochèrent. Des gueules de docks, des cicatrices, des yeux qui avaient déjà trop vu aujourd’hui. L’homme à la lame s’avança encore d’un pas.
« Avant nous, ça veut dire avec eux. »
« Ça veut dire que quelqu’un devait verser la couleur dans les cuves, dit Khal sans hausser le ton. Et que ce quelqu’un, c’est nous. Vous avez vu la fumée ? »
L’homme hésita. Derrière lui, un de ses camarades cracha par terre et hocha la tête.
« Verte, dit-il. Elle est sortie verte. Toute la ville l’a vue. »
La lame baissa d’un cran.
« Vous êtes à qui, vous ? »
« Nous travaillons pour Diane. Et vous ? »
« Mark. » L’homme se rengorgea un peu. « Les gars de l’arène. »
À partir de là, tout alla plus facilement. Ils parlèrent de la montée, des étages tombés un par un, des gardes qui avaient cédé plus vite qu’on ne l’aurait cru. Des propos de soldats après la bataille, un peu vantards, un peu hébétés, qui ne disaient pas grand-chose mais qui avaient besoin d’être dits. Khal-Udra écouta, acquiesça aux bons endroits, et ne lâcha rien d’important.
Pendant ce temps, Triah s’était accroupie près d’un corps.
Ses mains firent ce qu’elles avaient voulu faire tout à l’heure, avant que Rol ne l’en empêche, et cette fois personne ne l’arrêta : ici, tout le monde le faisait. Elle retourna une poche, puis une autre, chez un Céleste qui n’en aurait plus besoin. Rien qui vaille. Quelques dents, qu’elle serra dans son poing avant de les glisser dans sa ceinture. Elle ne regarda pas le visage.
Rol et Khal-Udra, eux, s’étaient approchés de la porte.
Elle tenait ouverte, mais pas d’elle-même. En travers du seuil, les hommes de Mark avaient couché des corps, trois, quatre, en un bourrelet mou qui empêchait le battant de se refermer. Rol s’accroupit, jaugea l’interstice, poussa le bois du plat de la main. Il ne bougea pas.
« Ça tiendra, dit-il. Tant qu’on ne les enlève pas. »
« C’est la meilleure cale de la ville, fit Khal. Personne n’a envie d’y toucher. »
Ils rappelèrent les filles d’un geste et enjambèrent les morts.
De l’autre côté, l’odeur les attendait.
Elle les frappa au visage avant même qu’ils aient posé le pied sur le palier : le sang, les entrailles, la poudre brûlée, et par-dessous, épaisse, grasse, la puanteur soufrée de Libreville qu’ils avaient presque oubliée en une heure de ciel clair. Ellouane plaqua sa manche sur sa bouche et se plia en deux. Triah détourna la tête, les yeux pleins d’eau. Khal-Udra lui-même se figea, une main contre le mur, les narines pincées, et avala sa salive deux fois.
Ertak
Ils descendirent.
L’immeuble n’était plus qu’un long escalier d’après-bataille. Des portes enfoncées, des rambardes arrachées, des armures de bois gravé fendues, jetées là comme des coquilles vides. Par les meurtrières des paliers entrait une lumière qui n’était plus grise : la fumée, dehors, avait pris une teinte verdâtre et maladive, et elle glissait contre les vitres comme une eau de marécage.
Quelques étages plus bas, trois hommes montaient à leur rencontre.
Deux humains aux bras nus, massifs, un gourdin à la ceinture, et entre eux un troisième, plus petit, plus sec, humain lui aussi, un tablier de cuir noué sur une chemise qui avait été blanche un jour. Il avait une tête de balayeur : le teint gris, les ongles noirs, un vieux chiffon passé dans la ceinture. Mais les deux costauds s’écartaient pour le laisser passer, et c’est lui qui leva la main pour arrêter tout le monde.
« Ah ! Les petits de Diane. » Il avait une voix aimable, pressée, un peu chantante. « Ertak. Les nettoyeurs des rues. On m’a parlé de vous. Vous, c’est… Tia ? »
« Triah. »
« Tria, voilà. Et le grand, là, Raoul. »
« Rol. »
« C’est ce que je dis. » Il ne s’y arrêta pas une seconde. Il se tourna vers Khal-Udra et lui tendit une main franche. « Et vous, vous êtes Karl. »
« Khal-Udra. »
« Karl-Udra, parfait. Mesdemoiselles. » Un signe de tête vague vers Amyr et Ellouane, qu’il ne chercha même pas à nommer. « Bon. On descend. Les chefs se retrouvent ce soir, et on ne va pas laisser les petits de Diane traîner seuls en ville un soir pareil. Vous venez avec nous. »
Ils sortirent de l’immeuble au crépuscule.
La ville brûlait par endroits. Des lueurs orange dansaient au bout des rues, là où des barricades flambaient encore, et entre elles la fumée verte roulait au ras des pavés, si basse qu’on avait l’impression de marcher dans une mer. Des gens couraient. D’autres ne couraient plus, assis contre les murs, hébétés, un bâton sur les genoux. Une cloche sonnait quelque part, affolée, sans que personne sache pourquoi.
Ertak traversait tout ça comme on traverse son propre quartier un jour de marché. Ses deux costauds ouvraient le passage, lui saluait à droite, à gauche, lançait un mot à un groupe accroupi autour d’un feu.
« Ce qu’il faut comprendre, Karl, disait-il à Khal-Udra tout en marchant, c’est qu’une ville, c’est comme une rue. Faut la balayer tous les jours. Si vous la laissez une semaine, elle vous mange. »
Khal-Udra hocha la tête avec gravité.
« C’est une image très juste. »
« N’est-ce pas ? » Ertak eut l’air ravi. Il se tourna vers Rol. « Hein, Raoul ? »
« Rol. »
« C’est ce que je dis. »
Rol leva les yeux au ciel. Mais il souriait.
Sous la ville
Ils descendirent dans les égouts par une plaque que les deux costauds soulevèrent à quatre mains.
Il fit noir, d’abord, puis moins. Des lanternes pendaient le long d’une galerie voûtée, et leur lumière jaune tremblait sur une eau lente, épaisse, qui charriait des choses qu’on préférait ne pas nommer. Le bruit de la ville s’éteignit au-dessus d’eux. Il ne resta que l’écho de leurs pas, le goutte-à-goutte des voûtes, et cette odeur ronde et tiède qui collait à la peau.
La galerie s’évasait plus loin en une salle de briques, un ancien bassin asséché où l’on avait traîné une table, des caisses en guise de sièges, et assez de lanternes pour que personne ne puisse cacher son visage.
Trois personnes attendaient déjà.
Un cyborg, d’abord, sanglé dans un manteau trop propre pour les égouts, une mâchoire de métal ajustée sur un visage de chair, et des doigts qui pianotaient sur la table sans jamais s’arrêter. Un Adrulen ensuite, maigre, voûté, le teint tanné de quelqu’un qui a passé sa vie au vent. Et une Thog, enfin, immense, les avant-bras couverts de cicatrices fines comme des échardes, une hache posée contre sa caisse comme un autre aurait posé une canne.
« Bryan, souffla Ertak à l’oreille de Khal-Udra en désignant le cyborg. Les courtiers. Ceux qui font du commerce avec votre archipel, d’ailleurs, et qui s’en portent très bien. Rankar, l’Adrulen : les Dériveurs. Et Elysa. Les bûcherons du Marmog. »
Et puis Diane.
Elle arriva la dernière, par une autre galerie, et la salle sembla se resserrer autour d’elle. Ses cheveux roux accrochaient la lumière des lanternes, son monocle aussi, et la fumée de sa pipe traînait derrière elle comme une traîne de robe. Elle passa près du groupe, leur adressa un clin d’œil que personne d’autre ne vit, et prit place à la table sans saluer personne en particulier.
Il restait une caisse vide. Personne ne s’y assit.
Les chefs parlèrent longtemps.
Ils parlèrent de rues, de quais, de marchés. Des immeubles tombés et de ceux qui tenaient toujours. De qui prendrait quoi. Ils dépliaient la ville sur la table comme une nappe, et chacun tirait sur son coin. Ertak, lui, répétait qu’il voulait les rues, juste les rues. « Quelqu’un doit bien les balayer. » Personne ne le contredisait.
Triah, assise en retrait sur une caisse, écoutait sans comprendre la moitié des noms. Ellouane, à côté d’elle, se tenait très droite, les mains à plat sur les genoux, et ne perdait pas une miette.
Puis Bryan cessa de pianoter.
« Il manque quelqu’un à cette table. »
Le silence tomba d’un bloc.
« Mark, poursuivit le cyborg. Mark est mort. Pas sur une barricade, pas à la porte avec ses gars. Assassiné. » Sa mâchoire de métal cliqueta. Il tourna lentement la tête vers Diane. « Et je crois savoir par qui. »
Triah sentit Khal-Udra se raidir à côté d’elle. Elle se rappela le couloir du premier, cet homme qui leur avait ouvert la porte avec une sincérité que personne n’avait comprise. Et, plus loin, la condition qu’ils avaient eux-mêmes posée à Diane.
Diane ne cilla pas. Elle tira sur sa pipe, souffla un rond parfait vers la voûte, et le regarda se défaire.
« Il y a eu des morts partout, aujourd’hui, Bryan. Des deux côtés, dans toutes les rues. Si tu veux compter les couteaux, commence par les tiens. »
« Ce n’est pas une réponse. »
« Non. » Elle sourit. « C’est une ville à partager. On en parle, ou tu préfères pleurer un homme que tu n’aimais pas ? »
Bryan la fixa un long moment. Puis ses doigts reprirent leur danse sur la table, et il ne dit plus rien.
Ce fut Rankar qui brisa le silence, de sa voix traînante.
« Alors, le territoire de Mark ? »
Et personne, autour de la table, ne se leva pour parler en son nom. Personne ne réclama rien pour ses gars, ceux-là mêmes qui tenaient en ce moment la porte avec des cadavres. On découpa son territoire comme on découpe une carcasse, chacun prenant le morceau qui l’arrangeait. L’arène alla à Elysa. Le reste se répartit en quelques phrases, et Diane prit sa part sans même avoir l’air d’y tenir.
Rol se pencha vers Triah.
« Ils l’ont oublié plus vite que nous », souffla-t-il.
Elle ne répondit pas.
À la fin, quand les chefs se levèrent, Diane s’arrêta devant le groupe.
« Vous avez fait du bon travail, mes chéris. La fumée verte, c’était beau. » Elle tapota le fourneau de sa pipe contre sa paume. « L’immeuble Tago est à moi, maintenant. Mes gens y sont. Allez les voir, dites que vous venez de ma part. Ils vous aideront. »
Elle s’éloigna dans la galerie, et sa fumée resta un moment après elle.
Une semaine
La semaine passa vite. Trop vite pour qu’on la sente passer.
Khal-Udra la passa à consolider.
Le premier matin, il descendit au port. La baie était toujours ce cimetière de coques retournées, de mâts brisés, de ventres rouillés qui crevaient la surface, et la fumée, verte encore par endroits, s’y attardait en nappes. Mais le navire d’Ellouane était là. Intact, droit sur son amarre, l’un des seuls encore debout parmi toutes ces épaves. Khal-Udra le regarda un long moment, puis repartit sans rien dire.
Dans la ville, partout où il passait, il se présentait de la même manière : « Nous sommes à Diane. » Cela ouvrait des portes. Cela en fermait d’autres, aussi, mais moins.
Le soir, sur un toit, il apprit à Ellouane et Amyr à tirer. Des bouteilles alignées sur un muret, son vieux fusil, des munitions comptées une à une.
« Tu ne tires pas, tu presses, disait-il à Ellouane. Et tu ne fermes pas les yeux. »
« Je ne ferme pas les yeux. »
« Tu les fermes à chaque fois. »
Amyr, elle, les gardait grands ouverts, et touchait plus souvent qu’à son tour. Ellouane, le troisième soir, cassa sa première bouteille et poussa un cri si surpris que Khal-Udra faillit sourire.
Il chercha aussi un toit pour le groupe, et un moyen de revoir la porte. Pour le toit, Triah le devança. Pour la porte, il ne rapporta que ce que tout le monde savait déjà : là-haut, les chefs discutaient encore de qui la tiendrait.
Triah, elle, passa la semaine à courir.
Elle alla à l’immeuble Tago. Les gens de Diane l’y reçurent, écoutèrent son nom, hochèrent la tête, et l’un d’eux, un gamin maigre avec une cicatrice au menton, lui donna ce qu’elle cherchait sans qu’elle ait eu besoin de le demander deux fois.
« Le Rire du Kraken ? Faut voir Kevin. Un des gars de Mark. Il crèche près du port. »
Elle y courut. La maison de Kevin était une bicoque de planches tassée contre un entrepôt, la porte entrouverte, et le silence à l’intérieur avait cette qualité particulière qu’elle commençait à reconnaître.
Kevin était mort.
Elle fouilla quand même. Elle trouva un livre. Un carnet épais, relié de cuir usé, et sur chaque page un visage dessiné au crayon, avec soin, presque avec tendresse, et dessous un nom. Des gens qui avaient été proches de lui. Elle feuilleta longtemps, assise par terre à côté du mort, cherchant sans oser se l’avouer deux visages qu’elle connaissait. Puis elle referma le carnet et l’emporta.
Elle trouva aussi un toit. Un appartement dans l’immeuble éclatant, celui-là même qu’ils avaient gravi une semaine plus tôt, déguisés, les mains en sang. Assez haut dans les étages pour qu’on y respire un peu mieux.
« Là-haut, dit-elle aux autres en posant la clé sur la table. Personne n’ira nous chercher là où on a tout commencé. »
Et c’est elle, enfin, qui posa la bourse commune à côté : soixante dents par tête, comptées, recomptées, pour tout ce qu’il faudrait acheter en ville.
Rol, lui, alla voir l’arène.
Il ne dit à personne pourquoi. Il y descendit, trouva les crânes toujours cloués aux murs et des combattants qui s’entraînaient sur le sable comme si rien n’avait changé. Il demanda à qui c’était, maintenant. On lui répondit Elysa. Il resta longtemps dans les gradins à regarder comment on y faisait les choses, qui payait qui, qui décidait des combats, et il repartit avec, dans la tête, des calculs qu’il ne partagea pas.
Il alla aussi trouver Ertak, parce qu’Ertak lui plaisait. Ils burent un coup, parlèrent de rues et de balais, rirent beaucoup.
« Tu reviens quand tu veux, Raoul. »
« Rol. »
« C’est ce que je dis. »
Et il suivit Khal-Udra dans ses questions sur la porte, sans rien en tirer de plus que lui.
Ellouane, pendant ce temps, apprenait à se tenir. Pas seulement à tirer : à entrer dans une pièce. À lever le menton. À laisser un silence durer au lieu de le combler. Triah la surprit un matin, seule devant un éclat de miroir, qui répétait une phrase à voix basse en changeant chaque fois la place de ses épaules.
Amyr, elle, préparait la suite. Elle ne disait pas laquelle. Elle comptait des choses, écrivait des listes, et les rangeait contre son cœur, là où elle avait porté la fiole.
Le mouchoir noir de Mark dormait toujours au fond d’une poche. Personne n’y avait plus pensé.
Chef Diane
Un soir, vers la fin de la semaine, ils montèrent chez Diane.
Elle avait pris ses quartiers au cœur de son nouveau domaine, dans une pièce tendue de tissus rouges où la fumée de sa pipe traînait en couches paresseuses sous le plafond. Il y avait des coussins partout, des outils étranges sur chaque meuble, et un verre dans chaque main.
« Alors, mes chéris. » Elle s’étira dans son fauteuil, le monocle levé vers eux. « Vous vous plaisez, dans ma ville ? »
« Votre quartier », corrigea Amyr.
« Pour l’instant. »
Rol s’était laissé tomber dans des coussins, un verre à la main, parfaitement chez lui. Il le leva vers elle.
« Chef Diane, dit-il. Ça sonne bien, non ? »
Diane le regarda. Longtemps. Puis elle se leva, traversa la pièce, se pencha sur lui, et l’embrassa. Pas un baiser de remerciement. Un vrai.
Khal-Udra leva son verre à son tour, très digne.
« Voilà qui est bien dit. Continuez, je vous en prie. »
Triah, elle, s’était redressée d’un coup.
« Non. Non, non, non. Rol. Rol, tu ne sais pas ce que tu fais. Rol ! »
Mais Rol ne l’écoutait plus, et Diane non plus. Dans la fumée rouge, Ellouane avait détourné les yeux, rouge jusqu’aux oreilles, Amyr secouait la tête avec un demi-sourire, et Khal-Udra, qui savait ce qu’il avait lu un jour dans cette femme, souriait dans son verre comme quelqu’un qui avait toujours su comment cela finirait.