Les portes qu’on ferme
La fumée rouge
Ils partirent tard, quand les verres furent vides et que la fumée de la pipe eut fini par tout envelopper d’un même voile rouge, les coussins, les outils étranges, les visages.
Rol se leva le dernier. Sur le seuil, il se retourna, revint sur ses pas, et ce fut lui, cette fois, qui se pencha sur Diane pour l’embrasser. Plus court. Plus tranquille. Le baiser de quelqu’un qui compte bien revenir.
« Bonne nuit, chef. »
« File, mon grand. » Elle lui tapota la joue du tuyau de sa pipe. « Avant que je change d’avis. »
Triah attendait dans le couloir, les bras croisés si serré qu’on aurait dit qu’elle se tenait debout toute seule. Elle laissa passer Rol sans le regarder. Puis elle repassa la tête par l’embrasure.
« Diane. La porte, là-haut. On peut y retourner ? »
« Pas encore, ma chérie. » Diane souffla un rond qui monta se défaire contre le plafond. « Les chefs n’ont pas fini de se la disputer. Tant qu’on négocie, personne ne passe. Pas même mes chéris préférés. »
« Alors prévenez-nous. Le jour où on peut, prévenez-nous. Tout de suite. »
« Promis. »
Triah ne bougea pas. Ses doigts tambourinaient contre le chambranle.
« Et Le Rire du Kraken. Un bateau. Des pirates. Vous en avez entendu parler ? »
Le monocle accrocha la lumière. Diane prit le temps d’y réfléchir, ou d’en avoir l’air.
« Jamais. » Elle haussa une épaule. « Mais je connais des gens qui connaissent des gens. Je vais me renseigner. »
« Merci. »
Elle referma la porte doucement. Dans l’escalier, Rol sifflotait. Triah descendit trois marches derrière lui et ne dit pas un mot jusqu’en bas.
Brochettes
Le lendemain, le marché de fortune sentait la graisse et le soufre.
La fumée n’était plus tout à fait verte. Elle traînait encore entre les étals en nappes pâles, couleur de vieille bile, et les marchands avaient pris l’habitude de ne plus la regarder. On criait les prix en dents. On pesait des choses qui avaient eu des pattes. Au-dessus d’un brasero, un Thog aux avant-bras luisants retournait des brochettes à mains nues, et la fumée des viandes montait droit dans l’autre, la grise, celle qui ne partait jamais.
« Muta-cochon ! annonça-t-il. Muta-scorpion ! »
Triah s’arrêta net. Rol aussi. Ils se regardèrent.
« Un de chaque », dit Rol.
« Évidemment un de chaque. On n’est pas des sauvages. »
Ellouane regarda les brochettes, puis le brasero, puis les mains du Thog, et recula d’un demi-pas.
« Je vais voir là-bas. » Elle désigna une marmite fumante un peu plus loin, où une vieille servait à la louche un ragoût de légumes. « Ils font une ratatouille. Des légumes. Des vrais. »
Amyr lui emboîta le pas sans un mot. Elle n’avait même pas regardé le Thog.
Restait Khal-Udra, qui observait le scorpion embroché comme on observe un argument mal construit. On avait coupé la queue. Pas les pinces.
« Non », dit-il.
« Khal. » Triah lui mit une brochette sous le nez. « C’est grillé. Ça a été sur le feu. Le feu tue tout. »
« Le feu tue tout ce qui est faible. Je doute que cette chose l’ait été de son vivant. »
« Il a peur », dit Rol à Triah, assez fort pour être entendu.
« Je n’ai pas peur. Je suis prudent. »
« Il a peur d’un scorpion mort. Un Adrulen. Un érudit. »
« Un savant qui n’a jamais goûté le muta-scorpion, renchérit Triah, c’est comme un pêcheur qui n’a jamais eu le mal de mer. Ça ne compte pas. »
Khal-Udra les regarda l’un après l’autre, longuement. Puis il tendit quelques dents au Thog avec la dignité d’un homme qui signe sa propre condamnation.
« Muta-cochon, précisa-t-il. Seulement le cochon. »
« Et le scorpion, dit Rol en payant le supplément. Je t’offre le scorpion. »
Ils mangèrent debout, contre un poteau, en regardant passer la ville. La viande était grasse, fumée, pleine d’un goût sauvage et presque sucré. Le scorpion craquait sous la dent comme une carapace de crabe et fondait dessous. Khal-Udra mâcha lentement, le regard fixé sur un point au-delà des toits, et finit tout sans rien dire, ce qui, chez lui, était un compliment.
Ellouane et Amyr revinrent avec leurs bols vides et un air satisfait.
« C’était bon ? » demanda Triah.
« C’était des légumes », dit Amyr.
Premier degré
Ça commença en descendant vers le port.
Une crampe, d’abord, sous les côtes de Triah, qui la fit s’arrêter une demi-seconde au milieu d’une phrase. Puis une autre, plus basse, plus longue. Elle reprit sa marche en se tenant très droite, comme si la posture pouvait y changer quelque chose.
Khal-Udra, deux pas devant, avait ralenti lui aussi. Il marchait une main posée à plat sur le ventre, avec l’air absorbé de quelqu’un qui résout un calcul difficile, et une fine sueur perlait à sa tempe.
« Ça va ? » demanda Ellouane.
« Parfaitement », dit Khal-Udra.
« Très bien », dit Triah au même instant. Et elle se plia en deux.
Rol, lui, marchait en tête en se curant les dents avec un bout de pique.
« Vous avez mangé trop vite, dit-il avec une grande bienveillance. Faut mâcher. »
Triah leva vers lui un regard qui aurait pu fendre du bois. Khal-Udra ne leva rien du tout. Il avançait les mâchoires serrées, et chaque pas avait l’air de lui coûter une décision.
Le port les reçut dans son odeur de vase et de rouille. La baie était toujours ce cimetière de coques retournées, et le soleil, à travers la fumée, n’y posait qu’une lumière d’étain. Des pêcheurs remontaient leurs filets entre les épaves et triaient des prises qu’on n’aurait pas voulu voir de trop près.
Au bout d’un ponton, un vieil Adrulen raccommodait un filet, assis sur un seau retourné. Il avait la peau tannée comme une voile, les doigts noueux, et un visage si parfaitement impassible qu’on ne savait pas s’il dormait les yeux ouverts.
Triah s’approcha, une main toujours pressée contre son flanc.
« Bonjour. On cherche des renseignements. Sur un bateau. Vous avez déjà entendu parler du Rire du Kraken ? »
Le vieux leva les yeux.
« Oui. »
Il retourna à son filet.
Triah attendit. Le vieux fit un nœud. Puis un autre.
« Et… qu’est-ce que vous en avez entendu ? »
« Le nom. »
Rol pouffa. Khal-Udra, malgré son ventre, eut l’ombre d’un sourire : il reconnaissait là une forme d’exactitude qu’il respectait.
« Permettez. » Il s’accroupit avec précaution. « Comment vous appelez-vous ? »
« Leofric. »
« Leofric. Que savez-vous de ce navire, en dehors de son nom ? »
« Qu’il existe. » L’aiguille passa, repassa. « Et que ceux qui en savent plus boivent au Merlan frit. »
« Le Merlan frit ? »
« La taverne. Là-bas. » Un menton pointé vers le fond des docks. « Les marins y sont le soir. »
« Ce soir, alors ? » demanda Triah.
« Tous les soirs. Ce soir aussi. »
Triah le remercia. Le vieux hocha la tête sans lever les yeux, et quand ils s’éloignèrent, il lança derrière eux, sur le même ton plat :
« Vous êtes verts. Ne mangez pas au marché. »
Khal-Udra s’arrêta. Il ne se retourna pas.
« Merci, dit-il. C’est noté. »
Ce qu’on apprenait aux enfants
L’après-midi, ils remontèrent dans l’immeuble éclatant.
L’appartement était haut, assez haut pour que l’air y pique un peu moins la gorge, et on s’y remettait mieux qu’ailleurs d’un repas de marché. Triah passa une heure allongée par terre, les bras en croix, à fixer le plafond et à négocier avec son estomac. Khal-Udra passa la sienne assis très droit dans un fauteuil, les yeux fermés, dans une méditation qui ressemblait beaucoup à de la souffrance.
Quand les crampes se furent enfin calmées, ils descendirent fouiller l’étage de l’éducation.
C’était un étage entier de salles de classe, abandonné depuis la révolution. Les pupitres étaient restés en rangs, alignés comme des soldats, avec leurs petites chaises encore glissées dessous. Au mur, des tableaux où quelqu’un avait commencé une leçon qu’on n’avait jamais effacée. Des dessins d’enfants épinglés, jaunis, qui montraient tous la même chose : une tour, un soleil, et tout en bas, sous un gros trait gris, des silhouettes noires sans visage.
La lumière entrait par de hautes fenêtres. Elle tombait en carrés pâles sur les pupitres, et on n’entendait que le crissement de leurs semelles sur le parquet.
Triah trouva la bibliothèque la première. Elle fouilla les étagères en tirant les livres un par un, les feuilletant à peine, les reposant n’importe où. Puis elle s’arrêta sur un volume épais, à la reliure tachée de gras.
« Oh. » Elle l’ouvrit. Tourna une page, puis une autre. « Oh, regardez. Des recettes. Des vraies recettes. Pour quand on aura de vraies choses à cuisiner. » Elle le serra contre elle. « Je le garde. »
« Tu ne cuisines pas », dit Amyr.
« Je vais apprendre. »
« Eldermar m’avait offert un livre de soupes, dit Khal-Udra sans lever la tête. Tu pourras l’emprunter. Il est plus sûr que le marché. »
Triah lui tira la langue. Il ne la vit pas : il s’était arrêté devant un autre rayonnage.
C’étaient des manuels. Des livres d’école, cartonnés, usés aux coins par des petites mains, avec des titres simples et des images en couleurs. Khal-Udra en prit un et l’ouvrit au hasard. Il lut une page. Puis la suivante. Puis il revint en arrière et la relut.
Son visage ne changea pas. Mais il resta si longtemps immobile qu’Ellouane finit par venir voir par-dessus son épaule.
C’était une leçon pour les enfants. On y apprenait que la ville était faite de deux peuples. Celui d’en haut, qui respirait l’air propre parce qu’il le méritait, par son travail et par sa nature. Et celui d’en bas, qu’on dessinait courbé, sale, les yeux vides, et qui respirait la fumée parce qu’il n’était pas fait pour autre chose. Une phrase, en grosses lettres, à recopier dix fois : Ceux d’en bas ne sentent pas comme nous.
Ellouane recula d’un pas.
« Ils apprenaient ça, souffla-t-elle. À des enfants. »
« Ils apprenaient à lire avec ça », dit Khal-Udra.
Il referma le livre. Il en prit un deuxième, puis un troisième, les empila sous son bras avec soin, comme des pièces à conviction.
« Tu veux les garder ? » demanda Rol, qui les rejoignait en faisant sauter un bout de craie dans sa paume.
« Je veux les lire. Tous. » Khal-Udra regardait les petites chaises. « On ne comprend pas une ville tant qu’on ne sait pas ce qu’elle raconte à ses enfants. »
Le Merlan frit
Le soir tombait sur le port quand ils poussèrent la porte du Merlan frit.
On l’entendit avant de le voir : un grondement de voix, de rires, de chopes cognées sur le bois, qui débordait par les fentes de la façade. Puis la chaleur, et l’odeur, qui tenait la promesse de l’enseigne. De l’huile. Beaucoup d’huile. Du poisson frit, de la bière tiède, du tabac et de la sueur. Des filets pendaient aux poutres, chargés de flotteurs de verre qui renvoyaient la lueur des lampes en éclats verts. Khal-Udra, dont l’estomac ne s’était calmé qu’en fin d’après-midi, s’arrêta sur le seuil, respira une fois, et parut le regretter.
Ils trouvèrent une table. Triah n’attendit pas qu’on les serve pour se tourner vers la table voisine, où deux marins parlaient fort.
L’un était un Salbek au museau gris, les oreilles déchirées comme de vieilles voiles. L’autre une humaine au crâne rasé sur les côtés, les bras couverts de tatouages délavés, qui riait en montrant les dents qu’il lui restait.
« Yvain », dit le Salbek quand Triah se présenta, en levant sa chope.
« Aral. » L’humaine la jaugea de haut en bas. « Et vous, vous n’êtes pas d’ici. Ça se voit à votre peau. Vous avez encore des couleurs. »
Triah posa sa question. Les deux marins se regardèrent, et quelque chose passa entre eux, une ombre, puis Yvain secoua la tête.
« Le Rire, non. On ne l’a jamais croisé, et on prie tous les soirs pour que ça continue. » Il but une longue gorgée. « Mais si c’est des histoires de mer que tu veux, gamine, on en a une. Une vraie. La nôtre. »
« Raconte-lui les fruits », dit Aral.
Yvain posa sa chope. Autour d’eux, deux ou trois têtes se tournèrent : on connaissait l’histoire, visiblement, et on l’écoutait quand même.
« On avait fait escale sur une côte, dit-il. Une belle côte. Trop belle. Des arbres partout, et sur les arbres, des fruits. Gros comme ça. » Il arrondit ses mains. « Des fruits mutants, avec une peau qui brillait comme de l’huile. On avait faim. On en a mangé. Et le soir même, ils ont commencé à voir des choses. Des choses dans l’eau. Des choses dans le ciel. Des choses dans les yeux des copains. »
Il reprit sa chope. Ne but pas.
« Et puis ils se sont battus, dit Aral à sa place. Entre eux. Chacun voyait un monstre dans celui d’à côté. Au matin, on était moitié moins. »
Ellouane avait porté la main à sa bouche. Rol, qui avait vidé la moitié de sa bière, la reposa doucement.
« La moitié de l’équipage, répéta Yvain. Pour des fruits. » Il leva enfin sa chope. « Alors si tu vois des fruits qui brillent, gamine, tu passes ton chemin. Et tu ne regardes même pas. »
Orik
L’homme était assis seul, au bout du comptoir.
Personne ne l’avait remarqué, parce qu’il était de ceux qu’on ne remarque plus. Un humain entre deux âges, les cheveux collés, les joues creuses, le regard enfoncé si loin qu’il semblait regarder l’intérieur de son propre crâne. Il avait entendu le nom. Au mot de Kraken, ses épaules s’étaient levées d’un coup, comme sous un froid.
C’est Triah qui le vit. Elle se glissa sur le tabouret d’à côté.
« Vous le connaissez. Le Rire du Kraken. »
Il ne répondit pas tout de suite. Ses doigts tremblaient autour d’un verre vide. Des doigts maigres, aux ongles rongés jusqu’au sang, parcourus de petits sursauts qu’il ne semblait pas commander.
« Orik, dit-il enfin, d’une voix râpée. Je m’appelle Orik. »
Les autres s’étaient approchés. Il parla. Par morceaux, dans le désordre, avec des silences où il se perdait et d’où il fallait le faire revenir.
Il venait d’Alimi. Un village au nord-est, à deux semaines d’ici. Des champs, des collines, un puits.
« Pas de mer, dit-il. Pas la moindre goutte. »
« Et pourtant », dit Khal-Udra doucement.
« Et pourtant, ils sont venus. » Orik fixait le fond de son verre. « Je l’ai vu. Le navire. Je vous jure que je l’ai vu, là, chez nous. Personne ne me croit. Mais je l’ai vu. »
Khal-Udra et Triah échangèrent un regard. Un navire dans un village sans côte. Triah ouvrit la bouche pour poser la question, et Khal-Udra, d’un léger geste de la main, lui fit signe d’attendre. Laisser venir.
« Ils ont pris ce qu’ils voulaient, continua Orik. Et ma femme… » Sa voix se cassa. « Ils l’ont pendue. Devant tout le monde. Et ils riaient. »
Il se mit à trembler pour de bon. D’abord les mains, puis les épaules, puis tout le corps, avec un bruit de dents qui s’entrechoquent. Ellouane recula. Triah tendit une main vers lui sans oser le toucher.
Rol posa la sienne sur la nuque de l’homme.
Une grosse main de mineur, chaude, lourde, qui ne serrait pas. Il se pencha, dit quelque chose tout bas, des mots qu’on n’entendit pas, et sous sa paume, peu à peu, les tremblements s’espacèrent. Orik prit une grande inspiration hachée. Puis une autre, plus longue.
Rol ne retira pas sa main.
Il ferma les yeux. Et il fit ce que ni Triah ni Khal-Udra ne lui avaient jamais vu faire. Son souffle ralentit. Ses sourcils se froncèrent, comme s’il écoutait très loin. Il entrait. Il descendait dans la tête de cet homme comme on descend dans une galerie de mine, à tâtons, dans le noir.
Il vit la corde.
Et il vit le reste.
Une petite fille qui tend les bras. Un homme qui recule, qui regarde les pirates approcher, qui regarde sa fille, et qui fait un choix. Qui la leur laisse, comme on jette quelque chose derrière soi pour ralentir un chien. Et qui court. Qui court sans se retourner.
Rol rouvrit les yeux.
Sa main, sur la nuque d’Orik, n’était plus chaude. Elle serrait.
« Ta fille, dit-il. Parle-nous de ta fille. »
Orik se figea.
« Je… je n’ai pas… »
« Tu l’as laissée. » Rol ne haussait pas la voix, et c’était pire. Il se pencha, tout près, sa grande carcasse penchée sur l’homme comme un surplomb de roche. « Tu la leur as donnée pour qu’ils te laissent filer. Je l’ai vu. Je l’ai vu dans ta tête. Elle te tendait les bras. »
« Non… non, non… »
« Regarde-moi quand je te parle. »
Autour d’eux, la taverne s’était tue par plaques. Orik s’était recroquevillé sur son tabouret, les bras sur la tête, comme sous des coups qui ne venaient pas. Il gémissait. Il ne parlait plus. Il ne parlerait plus, c’était évident, pas ce soir, pas à eux.
Khal-Udra se leva.
Il ne dit rien. Il reposa sa chope sur le comptoir, avec soin, sans bruit. Puis il traversa la salle et sortit, et la porte du Merlan frit retomba derrière lui sur la nuit du port.
Ellouane regarda la porte. Puis Rol. Puis elle se leva à son tour et sortit derrière lui.
Sur le quai
Il faisait noir sur le quai, et plus frais. L’air sentait le goudron et la marée basse, et la fumée, la nuit, prenait une teinte de cendre mouillée.
Ellouane le trouva adossé à une pile de caisses, les bras croisés. Il regardait les épaves. Il ne tourna pas la tête.
« Khal ? »
« Tu devrais retourner à l’intérieur. Il fait froid. »
Elle ne bougea pas. Elle vint s’adosser à côté de lui, sans rien dire, et laissa le silence durer comme elle avait appris à le faire, cette semaine, devant son éclat de miroir.
Ce fut lui qui le rompit.
« Il savait des choses. » Sa voix était calme. Très calme. « Pourquoi un navire se retrouve dans un village sans mer. D’où il venait, où il allait. Il savait, et il nous l’aurait dit. Il commençait à nous le dire. »
« Ce qu’il a fait à sa fille… »
« Ce qu’il a fait à sa fille est ignoble. » Il se tourna enfin vers elle. « Et ça ne change rien à ce qu’il sait. Il fallait le laisser parler. Le faire boire. Revenir demain, après-demain. On avait un homme brisé qui ne demandait qu’à vider son sac. Et on l’a refermé. D’un coup. Pour le plaisir de lui dire en face ce qu’il savait déjà. »
Ellouane baissa les yeux.
« Rol voulait bien faire. »
« Rol voulait se sentir juste. Ce n’est pas la même chose. »
La porte de la taverne grinça. Rol sortit, les mains dans les poches, et vint vers eux en traînant les pieds. Il avait perdu quelque chose de sa carrure.
Triah et Amyr suivirent, et ils se retrouvèrent tous les cinq sur le quai, dans la nuit, à parler. Au début, doucement. De ce qu’ils avaient appris : Alimi, le nord-est, deux semaines, un navire là où il ne pouvait pas être. Des fruits qui brillent, même, et Rol tenta une plaisanterie sur le muta-scorpion qui ne fit rire personne.
Puis Khal-Udra dit, sans élever la voix :
« Nous faisons toujours la même chose. Nous agissons vite. Nous agissons mal. Et nous fermons des portes que nous ne pourrons plus rouvrir. »
Rol se redressa.
« Tu aurais voulu que je lui serre la main ? Il a abandonné sa gosse, Khal. Sa gosse. »
« Je voulais qu’il parle. C’est tout ce que je voulais. »
« Il a eu raison de le lui dire, coupa Triah. Quelqu’un devait le lui dire. »
Khal-Udra tourna la tête vers elle, lentement.
« Évidemment que tu le défends. Tu es la première à te jeter sur les gens. Mark, à l’arène. Les poches des morts, sous le préau. Tu fonces, et nous ramassons derrière toi. »
« Et toi, tu ne fonces jamais, hein ? » Triah avait rougi jusqu’aux oreilles. « Tu calcules. Tu regardes. Tu attends le bon moment. Tu lui aurais souri, à ce type, en sachant ce qu’il a fait, juste pour lui tirer trois mots. C’est ça que tu veux ? Être aussi froid que lui ? »
« Je veux retrouver tes parents, Triah. »
La phrase tomba entre eux comme une pierre.
Triah ouvrit la bouche. La referma. Ses yeux brillaient, et elle ne pleura pas, elle serra seulement les poings si fort que ses jointures blanchirent.
« Ne te sers pas d’eux, souffla-t-elle. Pas contre moi. Jamais. »
« Ça suffit, dit Ellouane. S’il vous plaît. Ça suffit. »
Personne ne l’écouta. Rol lança encore quelque chose à Khal, Khal répondit d’une phrase sèche, polie, coupante, de celles qui laissent des marques plus longtemps que les cris. Amyr se tenait à l’écart, les bras croisés, et regardait la scène comme on regarde une tempête qu’on ne peut pas arrêter.
Ils rentrèrent sans se parler.
L’escalier de l’immeuble éclatant n’avait jamais été aussi long. Dans l’appartement, chacun avait sa chambre, et ce soir-là les portes claquèrent. Une. Puis deux. Puis la troisième, plus doucement, et c’était pire.
Trois verres
Rol ne dormit pas.
Il resta assis sur son lit une bonne heure, les coudes sur les genoux, à regarder ses mains. Puis on gratta à sa porte. Amyr, et derrière elle Ellouane, en manteau.
« On sort, dit Amyr. Tu viens. Ce n’est pas une question. »
Ils descendirent à l’arène.
Elle n’avait pas changé. Les crânes toujours cloués aux murs, les torches, la chaleur de fournaise qui montait de la fosse, et le vacarme, surtout, ce rugissement continu de centaines de gorges qui montait et redescendait comme une marée. Sur le sable, deux combattants se tournaient autour. Tout le monde hurlait.
Rol s’accouda au comptoir et leva trois doigts.
« Trois. Ce que vous avez de plus fort. C’est moi qui paie. »
Le barman eut un sourire qui en disait long. Il sortit une bouteille sans étiquette, d’un liquide trouble et légèrement ambré qui semblait bouger tout seul, et en remplit trois verres à ras bord.
Amyr prit le sien, le regarda une seconde, et le vida d’un trait.
Elle reposa le verre à l’envers sur le comptoir. Ses yeux s’étaient mouillés. Elle ne toussa pas.
Rol la regarda. Il regarda son propre verre.
« Bon », dit-il.
Et il le vida à son tour.
Le sable. Chaud sous les pieds.
Quelqu’un criait son nom. Des centaines de quelqu’un.
Un adversaire en face de lui. Un poing qui passe, un autre qui ne passe pas. La poigne de mineur qui se referme sur un bras. Le poids qui bascule. L’autre au sol, et le rugissement qui monte, qui monte, qui le soulève.
Il avait gagné.
Il en était presque sûr.
Un verre dans sa main. Un autre. La main d’Amyr sur son épaule, qui riait, qui criait quelque chose dans son oreille, et il ne comprenait pas un mot et riait quand même.
Et puis plus rien.
J-Speed
Khal-Udra ne dormait pas non plus.
Il avait entendu les trois voix dans le couloir, la porte, les pas dans l’escalier. Il avait attendu que le silence revienne. Puis il s’était levé, habillé, et il était sorti à son tour, seul.
Triah dormait. Sa porte était fermée. Il passa devant sans ralentir.
Il descendit jusqu’au premier. Là, dans l’ombre des renfoncements, on commerçait toujours de main à main les choses qu’on n’aurait pas voulu voir à la lumière. Il y avait vu passer de la poudre, la première fois qu’ils avaient gravi cet immeuble. Ces choses-là ne changent pas de place.
Le vendeur était adossé à une porte, capuche rabattue, les yeux trop brillants. Il détailla ce client qui ne ressemblait à rien de ce qu’il voyait passer d’habitude : un Adrulen bien mis, calme, les mains dans les poches.
« Du J-Speed, dit Khal-Udra. Deux doses. »
Le vendeur annonça un prix. Khal-Udra en proposa un autre. Ils allèrent et vinrent ainsi, à voix basse, et à la fin ce fut le vendeur qui céda, sans trop savoir pourquoi, comme cédaient souvent ceux qui négociaient avec Khal-Udra. Deux petits sachets de papier huilé changèrent de poche.
Dehors, la fumée descendait au ras des pavés, plus lourde, plus froide, et les rares lanternes y creusaient des halos jaunâtres qui ne servaient qu’à épaissir le noir autour. Khal-Udra marchait vite vers le port, et ses pas ne faisaient presque pas de bruit.
Il trouva Orik.
Il était recroquevillé contre un mur, les genoux contre la poitrine, et il se balançait d’avant en arrière. Ses dents claquaient comme tout à l’heure, au comptoir. Il leva les yeux quand l’ombre de Khal-Udra tomba sur lui. Il le reconnut. Il se tassa.
Khal-Udra s’accroupit devant lui, à sa hauteur, comme il s’était accroupi devant la garde, au huitième étage, le jour de l’ascension.
« Je ne suis pas venu te juger, dit-il doucement. Ce que tu as fait, tu le portes. Ce n’est pas mon affaire. »
Il sortit un sachet. Le tint entre deux doigts, dans la lumière grise.
Les yeux d’Orik s’y accrochèrent comme un noyé à une planche. Ses mains se tendirent toutes seules.
« Une maintenant, dit Khal-Udra. Une après. Et entre les deux, tu me racontes. Tout. »
Orik parla.
Il parla longtemps, d’une voix qui s’affermissait à mesure que la poudre faisait son œuvre, et Khal-Udra l’écouta sans l’interrompre, rangeant chaque mot dans ce coin de sa tête où les choses finissent toujours par former un dessin.
Quand ce fut fini, il lui donna la seconde dose.
Orik la prit trop vite. Il la prit toute. Khal-Udra le regarda faire et ne l’arrêta pas.
Au bout d’un moment, la respiration de l’homme changea. Elle devint rapide, puis heurtée, puis étrangement lente. Ses yeux roulèrent. Un tremblement le parcourut de la tête aux pieds, plus violent que tous les autres, et il glissa sur le côté, contre le mur, la bouche ouverte sur un souffle qui ne venait plus bien.
Khal-Udra se releva.
Il épousseta ses genoux. Il regarda encore une seconde la forme recroquevillée, et quelque chose passa sur son visage, trop vite pour qu’on puisse dire quoi. Puis il remit les mains dans ses poches et repartit par où il était venu, sans se retourner.
La fumée se referma derrière lui.
Il rentra à l’appartement avant l’aube. Il passa devant la porte fermée de Triah, devant celle, grande ouverte, de la chambre vide de Rol. Il entra dans la sienne, s’assit au bord du lit, et prit sur la pile le premier des manuels d’école. Il l’ouvrit à la page où il s’était arrêté.
Il ne lut pas une ligne.
Au matin
Rol se réveilla parce que quelqu’un tapait sur une enclume à l’intérieur de son crâne.
Il ouvrit un œil. Une lumière grise tombait de quelque part, loin au-dessus, verdâtre, poussiéreuse, et c’était déjà beaucoup trop. Il referma l’œil. Il essaya de bouger. Tout son corps protesta, chaque morceau séparément, dans un ordre qu’il ne comprenait pas.
Sous son dos, du cuir déchiré. Une odeur de torche froide et de bière renversée. Une banquette. Il était encore à l’arène.
Il resta allongé là, à respirer par la bouche, et les morceaux revinrent. Pas dans l’ordre. Par éclats.
Le verre d’Amyr, retourné sur le comptoir.
Le sable chaud. L’autre au sol. Le rugissement.
Et puis un deuxième combat. Il l’avait oublié, celui-là. Il revint d’un coup, avec la douleur dans les côtes pour lui servir de preuve. Un adversaire qui ne tombait pas, qui ne tombait pas, qui ne tombait pas, et dont le poing, à un moment, avait rencontré sa mâchoire. Le sable, de nouveau, mais contre sa joue. Les torches qui tournaient au-dessus de lui, et le rugissement qui, cette fois, ne criait plus pour lui.
Il avait perdu.
Il porta la main à sa mâchoire. Elle était enflée, chaude, et quelqu’un y avait posé un linge qui sentait l’alcool, le vrai, celui qu’on met sur les plaies.
Et ça aussi, ça revint.
Cette banquette. La voix d’Ellouane, toute proche, qui répétait « Ne bouge pas, ne bouge pas, Rol, ne bouge pas », avec ses mains fraîches qui tamponnaient son arcade. Et Amyr, penchée sur lui de l’autre côté, les yeux encore brillants d’alcool, qui lui bandait le poignet en riant, en jurant, en riant encore.
« T’es un idiot, lui avait-elle dit. T’es un grand idiot. »
Il s’en souvenait, maintenant. Il s’en souvenait bien.
Rol resta longtemps immobile, les yeux levés vers la voûte, la mâchoire en feu, et quelque part sous tout ça, plus sourd que les coups, le souvenir d’un homme qui tremblait sous sa main et de la porte du Merlan frit qui retombait derrière Khal-Udra.