Et celles qu’on ouvre

Les portes closes

Triah mangea debout, dans la cuisine de l’appartement, le dos contre le plan de travail.

Un reste de pain, dur comme une semelle. Un fruit dont elle préféra ne pas regarder l’intérieur. Elle mâchait lentement, sans faim, les yeux posés sur la fenêtre où le jour se levait en gris sale, filtré par la fumée qui collait encore aux vitres. À cette hauteur, l’air piquait moins. Mais la lumière, elle, avait le même teint malade qu’en bas.

Le livre de recettes était resté sur la table, là où elle l’avait laissé la veille. Elle ne l’ouvrit pas.

Quand elle eut fini, elle se rinça les doigts, longea le couloir, et frappa à la porte de Rol.

Rien.

Elle frappa plus fort. La porte, mal fermée, pivota toute seule sur une chambre vide, un lit défait qui n’avait pas servi, une odeur de chaussettes et de sueur froide. Triah resta une seconde sur le seuil. Puis elle passa à la suivante. Amyr. Trois coups. Rien. Ellouane. Trois coups, plus doux. Rien non plus.

Elle s’arrêta devant la dernière porte du couloir. Elle leva la main, la garda en l’air un long moment, et finit par frapper.

La porte s’ouvrit presque aussitôt. Khal-Udra était habillé, impeccable, comme s’il ne s’était jamais couché. Peut-être ne s’était-il jamais couché. Derrière lui, sur le lit fait au carré, une pile de manuels d’école.

Il regarda un point au-dessus de l’épaule de Triah. Elle regarda le chambranle.

« Les autres ne sont pas là », dit-elle.

« Je sais. Je les ai entendus partir. »

« Partir où ? »

« Ils ne m’ont pas fait l’honneur de me le dire. »

Il sortit dans le couloir, tira sa porte derrière lui, et posa un regard sur l’enfilade des chambres vides. Le lit de Rol, à travers l’embrasure. Sa mâchoire se crispa à peine, et il soupira par le nez, longuement, comme on soupire devant une copie qu’on avait espéré meilleure.

« J’avais cru, dit-il, qu’après hier soir, nous aurions au moins la décence de rester sous le même toit. »

Triah ne répondit pas. Elle était déjà en train de lacer ses bottes.

Ce que savait Orik

Dehors, la ville se réveillait à contrecœur. La fumée retombée pendant la nuit traînait au fond des rues comme une eau dormante, et ils y descendaient pas à pas, côte à côte, sans se regarder. Des volets claquaient. Un marchand poussait sa charrette en jurant contre une roue. Quelque part, un chien aboyait sur un rythme régulier, obstiné, qui finissait par ressembler à une horloge.

Ils marchèrent longtemps avant que l’un d’eux ne parle. Ce fut Khal-Udra.

« Triah. »

Elle ne ralentit pas.

« Cette nuit, je suis sorti. »

Cette fois, elle tourna la tête.

Il avait les mains dans le dos, et le regard droit devant lui, fixé sur le bout de la rue comme sur une ligne d’horizon. Sa voix était égale. Trop égale, de cette égalité qu’on obtient en serrant quelque chose très fort à l’intérieur.

« Je suis descendu au premier étage. J’ai acheté deux doses de J-Speed. Puis je suis allé au port, et j’ai retrouvé Orik. » Une pause. « Je lui ai donné la première pour qu’il parle. Il a parlé. Je lui ai donné la seconde quand il a eu fini. Il l’a prise trop vite. Toute. Je l’ai regardé faire. Quand je suis parti, il respirait mal. Je ne sais pas s’il respire encore. »

Il se tut. Le chien, au loin, aboyait toujours.

Il attendait quelque chose. Cela se voyait à la raideur de sa nuque, à la manière dont ses doigts s’étaient noués derrière son dos. Un reproche. Un cri. Qu’elle s’arrête au milieu de la rue et le regarde enfin, de ce regard qu’elle avait eu sur le quai.

Triah s’arrêta, en effet. Elle le regarda, en effet.

« Et qu’est-ce qu’il a dit ? »

Khal-Udra cligna des yeux.

« Pardon ? »

« Orik. Qu’est-ce qu’il t’a dit ? » Elle s’était rapprochée d’un pas, les yeux brillants, et il n’y avait rien dans sa voix, ni colère ni pardon. Seulement une faim. « Le bateau. Comment un bateau arrive dans un village sans mer ? Il te l’a dit ? »

Il la dévisagea un long moment. Quelque chose bougea sur son visage, se défit, se recomposa.

« Il me l’a dit », répondit-il lentement.

« Alors ? »

« Le navire ne naviguait pas. » Il choisissait ses mots comme on pose les pieds sur une glace trop fine. « Il flottait. Dans les airs, au-dessus des champs. Orik l’a décrit comme… éthéré. Transparent par endroits, comme fait de brume ou de lumière. Il n’a pas accosté, Triah. Il est descendu du ciel. »

Triah ne bougeait plus.

« Et l’équipage ? »

« Magique. C’est le mot qu’il a employé, et c’est le seul qu’il a trouvé. Ils ne faisaient pas les choses comme des pirates ordinaires. Il ne savait pas l’expliquer mieux. Il avait peur, rien qu’à s’en souvenir. »

Elle répéta les mots tout bas, pour elle seule, comme on apprend une adresse par cœur. Un bateau qui flotte dans les airs. Un équipage magique. Ses lèvres bougeaient encore quand elle se remit en marche, plus vite, et Khal-Udra dut allonger le pas pour la suivre.

« Triah. Ce que j’ai fait à cet homme… »

« Tu as eu l’information. » Elle ne se retourna pas. « C’est ce qui compte. »

Khal-Udra ne dit plus rien. Il marcha à côté d’elle, et de temps en temps il lui jetait un regard de biais, comme on regarde un problème dont on n’a pas encore trouvé la clé.

Le banc

Rol reprit conscience pour la seconde fois de la matinée, et cette fois il rigola.

Il ne savait pas trop pourquoi. Ça monta tout seul, du fond de la poitrine, un grand rire idiot, et il le regretta aussitôt : ses côtes s’allumèrent d’un coup, toutes ensemble, et il se plia sur la banquette en gémissant, en riant encore, en gémissant plus fort.

« Ah. Ah, ça fait mal. Ah, c’était une bonne soirée. »

« Une soirée, oui. » Amyr était assise sur la banquette d’en face, les jambes croisées, fraîche comme si elle avait dormi douze heures dans des draps propres. Pas une cerne. Pas un tremblement. Elle buvait de l’eau dans un gobelet de fer. « Toi, je ne sais pas si on peut appeler ça une soirée. Toi, c’était un naufrage. »

« J’ai gagné un combat. »

« Tu en as perdu un. »

« J’en ai gagné un. » Il leva un index. « Avant de perdre l’autre. Dans cet ordre-là. C’est important, l’ordre. »

Amyr eut un petit sourire en coin.

« Trois verres de ce truc et tu te prends pour un champion. Moi, j’en ai bu autant que toi, et je tiens debout. » Elle fit tourner l’eau dans son gobelet. « Je crois qu’on sait qui tient le mieux l’alcool, dans ce groupe. »

« C’est parce que t’es une élémentaire. Ça brûle tout, chez vous. »

« C’est parce que tu es un grand bébé. »

À l’autre bout de l’arène vide, Ellouane enfilait son manteau. Elle avait les yeux cernés, elle, mais un air de satisfaction qu’on ne lui avait pas souvent vu, et elle tapotait sa poche intérieure comme on vérifie qu’un trésor y est toujours. Elle avait passé toute la nuit de table en table, de groupe en groupe, à écouter, sourire, poser des questions et retenir les noms, pendant que Rol se faisait cogner sur le sable.

« Je vous laisse, dit-elle en passant près d’eux. J’ai des gens à revoir. Des affaires. »

« Des affaires, répéta Rol, admiratif. Écoutez-la. »

« Ne bougez pas trop, toi. » Elle lui toucha le front du bout des doigts, là où l’arcade avait saigné. « Et ne remonte pas sur le sable. »

Elle disparut dans l’escalier. Rol la regarda partir, puis il se redressa avec une infinie précaution, une main sur les côtes, l’autre sur le ventre.

« Il faut que j’aille… » Il grimaça. « Attends-moi. »

« Rol. »

« Deux minutes. »

Il en fallut beaucoup plus. Amyr attendit, adossée au mur près des latrines, les bras croisés, les yeux au plafond, et elle finit par taper du pied.

« Je t’entends, tu sais ! »

« C’est l’alcool ! » cria Rol, de derrière la cloison. « C’est l’alcool qui sort ! »

« C’est pas l’alcool, ça. »


Ils remontèrent à l’air libre et prirent la direction de la mer, parce que Rol avait dit qu’il voulait voir de l’eau, beaucoup d’eau, et y tremper sa tête jusqu’à ce qu’elle arrête de cogner. Il marchait en clignant des yeux contre la lumière grise, qui lui paraissait d’une violence inouïe.

« Tu te souviens de quoi, exactement ? » demanda Amyr.

« De tout. » Une hésitation. « De presque tout. Des morceaux. Le premier verre. Le premier combat. Le banc. Toi qui me bandais le poignet. »

« Et entre les deux ? »

Rol fronça les sourcils, ce qui lui fit mal aussi.

« Entre les deux, il y a des trous. »

« Des trous. » Amyr hocha la tête, très grave. « Donc tu ne te souviens pas d’Ellouane. »

« Quoi, Ellouane ? »

« Rien. » Elle regardait droit devant elle. « Rien du tout. Ça ne me regarde pas. »

« Amyr. Quoi, Ellouane ? »

Elle laissa passer trois pas. Quatre.

« Elle t’a embrassé. »

Rol s’arrêta net au milieu de la rue.

« Non. »

« Si. »

« Non ! Elle… Ellouane ? Notre Ellouane ? »

« Tu connais une autre Ellouane ? » Amyr continuait à marcher, et il dut courir pour la rattraper, ce qui fit hurler ses côtes. « Devant tout le monde, en plus. Après ton premier combat. Tu ne t’en souviens vraiment pas ? C’est triste. Elle avait l’air d’y mettre du cœur. »

Rol se passa une main sur le visage, sur la bouche, comme s’il pouvait y trouver une trace.

« J’en ai aucun souvenir. »

« C’est bien ce que je dis. C’est triste. »

Elle ne sourit pas. Pas une seule fois. Mais quand il regarda ailleurs, ses épaules tressautèrent.

Les dessins

Triah et Khal-Udra tombèrent sur Ellouane à mi-chemin de l’immeuble Tago.

Elle remontait la rue d’un pas vif, le manteau serré, et elle les vit avant qu’ils la voient. Son visage s’éclaira, puis hésita en découvrant leurs deux silhouettes côte à côte, à un bon mètre d’écart l’une de l’autre.

« Vous êtes… ensemble », dit-elle prudemment.

« Nous cherchions les autres, dit Khal-Udra. Nous allions demander à Diane si elle les avait vus. »

« Je les ai laissés à l’arène ce matin. Rol se remettait. » Elle les regarda l’un après l’autre, et quelque chose se détendit sur ses traits. « Je vous accompagne. J’ai quelque chose à lui montrer, à elle. À vous aussi. »

En chemin, elle leur raconta la soirée. Les verres. Les deux combats de Rol, le premier gagné, le second beaucoup moins. Amyr qui avait vidé son verre sans broncher. Et elle, qui avait passé la nuit à aller d’une table à l’autre.

« Il y a tellement de monde, à l’arène, la nuit. Des gens qui comptent. Des gens qui croient compter. » Elle avait les joues roses. « J’ai parlé à tous ceux que j’ai pu. Je leur ai demandé ce qu’ils faisaient, ce qu’ils savaient, ce qu’ils cherchaient. Certains m’ont prise pour une gamine. D’autres pas. »

« Lesquels ? » demanda Khal-Udra.

Elle sourit sans répondre, et tapota sa poche.


Diane les reçut dans la pièce aux tissus rouges, au cœur de son nouveau domaine. La fumée de sa pipe y flottait déjà en couches paresseuses sous le plafond, comme si elle n’en était jamais vraiment partie depuis la veille au soir. La lumière filtrait par les tentures, et teintait tout, les coussins, les outils, les mains, d’un rouge sourd de braise.

« Mes chéris. » Elle ne se leva pas. Son monocle accrocha la lueur. « Vous m’avez perdu mon grand garçon, ou c’est lui qui vous a perdus ? »

« Il dort quelque part, dit Ellouane. Il va bien. Enfin, il va. »

Elle sortit de sa poche une liasse de feuillets pliés en quatre, et les étala sur la table basse, entre une pince à bec recourbé et un petit mécanisme dont personne n’aurait su dire l’usage.

C’étaient des dessins. Au fusain, à l’encre, au crayon gras, sur des bouts de papier de toutes tailles, d’une main qui changeait d’un feuillet à l’autre. Des pierres. Des roches dressées, couvertes de mousse, et sur leur surface, des symboles gravés. Des traits, des courbes, des entrelacs, quelque chose entre l’écriture et le dessin.

« Ce sont les gens de cette nuit, expliqua Ellouane. Plusieurs d’entre eux. Je leur ai demandé s’ils avaient vu des choses étranges, des choses anciennes, et ils m’ont dessiné ça. Pas tous les mêmes, mais… ils se ressemblent. »

Diane se pencha. Elle ôta sa pipe de sa bouche, ce qui, chez elle, valait toute une déclaration.

« Ça, je connais. » Elle posa un ongle sur un dessin, puis sur un autre. « Ces pierres sont dans la forêt. Tout près de l’abri. Celui dont on vous a parlé, mes chéris. Ce sont elles. Les bûcherons passent devant sans y toucher. »

Triah s’était penchée elle aussi, les deux mains à plat sur la table. Khal-Udra restait debout, en retrait, et ses yeux allaient d’un feuillet à l’autre avec cette fixité qu’il avait quand il lisait.

Ellouane leva les yeux vers eux. Et s’arrêta.

Son regard était tombé sur le disque, à la ceinture de Triah. Elle le fixa. Puis l’arc, dans le dos de Khal-Udra. Elle se leva d’un bond, contourna la table, et se planta devant Triah.

« Montre. »

« Quoi ? »

« Ton disque. Montre-le-moi. »

Triah le décrocha et le lui tendit à plat sur ses paumes, sans le lâcher. Ellouane se pencha dessus, puis revint aux dessins, puis au disque, et sa respiration s’accéléra.

« C’est le même. » Elle posa le doigt tout près du métal, sans le toucher, sur une ligne gravée dans le bord. « Là. Et là. Ce sont les mêmes symboles. Khal, ton arc. »

Il le décrocha de son épaule et le présenta à la lumière rouge. Près de la poignée, les mêmes entrelacs couraient, fins comme des veines.

Personne ne parla pendant un moment. Diane avait remis sa pipe entre ses dents et ne fumait plus.

« Les runes du temple, murmura Triah. Sur l’île. Les stèles. »

« Elles sont ici aussi, dit Khal-Udra. Sur le continent. Dans une forêt où nous n’avons jamais mis les pieds avant ce mois-ci. » Il reposa son arc contre la table, avec un soin un peu trop appliqué. « Cela ne peut pas être une coïncidence. »

« Il faut qu’on y aille », dit Triah.

« Il faut qu’on y aille », répéta Ellouane.

Khal-Udra hocha la tête. Diane souffla un rond, enfin, qui monta se défaire dans le rouge.

« Je m’en doutais. »


Ellouane revint s’asseoir, les joues encore rouges de sa découverte, et Khal-Udra se pencha légèrement vers elle tandis que Diane rallumait sa pipe.

« Rol s’entend bien avec Diane, dit-il à mi-voix, de son ton le plus cérémonieux. Je me suis laissé dire qu’ils avaient des affinités. »

Ellouane plaqua une main sur sa bouche.

« Il faudrait les marier », souffla-t-elle.

« J’y réfléchissais. Une alliance entre l’archipel et le chef du quartier. Ce serait diplomatiquement très sain. »

« Elle lui ferait porter un monocle. »

« Il lui apprendrait à roter. »

Ellouane s’étouffa dans sa paume. Diane leva un sourcil au-dessus de son monocle et ne demanda rien.


Avant qu’ils partent, Khal-Udra reprit son arc, le considéra un instant, et le tendit à Ellouane.

« Tiens. Regarde de plus près. Tu verras mieux les symboles. »

Elle tendit les mains. Il lâcha.

L’arc tomba. Il entraîna les bras d’Ellouane jusqu’au sol d’un seul coup, comme si on y avait accroché une enclume, et elle poussa un petit cri en s’accroupissant pour ne pas le lâcher. Ses doigts blanchirent sur la poignée. Elle tira. Rien. L’arc restait collé au tapis, inerte, avec la mauvaise volonté d’un bloc de pierre.

« Mais… il pèse… » Elle souffla, les joues gonflées. « Khal, il pèse une tonne. Comment tu fais ? »

Khal-Udra la regardait, les sourcils levés. Il se baissa, ramassa l’arc d’une main, et le soupesa. Léger. Comme toujours.

« Je ne fais rien. »

« Donne. » Triah s’avança, retroussa ses manches. Elle avait tiré des filets pleins toute son enfance, et elle le fit savoir en crachant dans ses paumes. Khal-Udra lui tendit l’arc.

Elle le prit à deux mains. Ses genoux plièrent. Ses bras tremblèrent, ses talons glissèrent sur le tapis, et l’arc redescendit lentement, inexorablement, jusqu’à reposer par terre, avec Triah courbée par-dessus, le visage cramoisi, la mâchoire serrée, refusant de le lâcher.

« C’est pas possible », grogna-t-elle entre ses dents.

« Lâche, Triah. »

« Non. »

« Tu vas te démettre l’épaule. »

Elle lâcha. Elle se redressa en se frottant les poignets, et regarda l’arc, puis Khal-Udra, avec une méfiance toute neuve. Khal-Udra ramassa son arme et la remit dans son dos sans un mot. Sur sa bouche flottait quelque chose qui ressemblait à de la perplexité, et qu’il ne prit pas la peine de cacher.

Diane, dans ses coussins, tirait sur sa pipe en les observant comme on observe une expérience prometteuse.

Peter

Le jour avait monté sans éclaircir quand ils descendirent à l’arène. La fumée avait seulement changé de couleur, de gris sale à blanc sale, et la chaleur commençait à peser.

En bas, l’arène sentait la torche froide, la bière renversée et le sang séché dans le sable. Quelques combattants s’entraînaient dans la fosse en grognant, et un balayeur repoussait les débris de la nuit en tas réguliers. La banquette où Rol avait dormi était vide. Il n’en restait qu’un linge taché, roulé en boule par terre.

« Ils sont partis », dit Triah.

Un homme s’approcha. Grand, mince, une chemise ouverte sur un torse luisant, et une manière de se déhancher en marchant qui semblait pensée pour être vue. Il souriait du coin de la bouche.

« Vous cherchez le gros ? Celui qui s’est fait démonter hier soir ? »

« Rol, dit Triah. Il s’appelle Rol. »

« Rol. » L’homme roula le nom dans sa bouche comme un bonbon. « Peter. Enchanté. Il est parti vers le port, votre Rol. Avec sa meuf. » Le mot sortit un peu plus sec que le reste. « La petite élémentaire, là. Ils avaient l’air très… ensemble. »

Ellouane ouvrit la bouche. Khal-Udra lui effleura le bras, et elle la referma.

« Merci, Peter », dit Triah.

« De rien. » Il les regarda partir. « Dites-lui que Peter lui passe le bonjour ! »

Ce qui dort sous l’eau

Rol avait trouvé une plage de galets entre deux épaves, à l’écart des quais, là où la baie formait une sorte d’anse grise que personne ne fréquentait. L’eau y était calme, couleur d’ardoise, et elle sentait la vase, le sel et la rouille. Il avait ôté sa chemise et ses bottes, posé ses gantelets sur un rocher, et il était entré dans la mer jusqu’à la taille avec un soupir de délivrance.

« Elle est froide ! » cria-t-il.

« Tant mieux, dit Amyr depuis la rive. Ça te réveillera. »

Il plongea la tête. La ressortit, en s’ébrouant comme un chien. La replongea. L’eau froide lui serrait le crâne d’une poigne merveilleuse, et pour la première fois depuis l’aube, l’enclume s’arrêta de taper.

Il avança un peu plus loin. Jusqu’à la poitrine.

Quelque chose lui frôla la jambe.

Une algue, pensa-t-il. Une algue, ou un bout de filet. Il baissa les yeux. Sous la surface, l’eau était trouble, verdâtre, et il ne vit rien que ses propres pieds, pâles, déformés, posés sur un fond de vase.

Et puis il vit.

Ça montait du fond, lentement. Une masse sombre, hirsute, comme une énorme touffe de racines arrachée à un arbre et lâchée dans l’eau, qui ondulait de partout à la fois. Des centaines de filaments, de radicelles, qui flottaient autour d’un cœur plus dense où luisaient deux petits yeux noirs. Et de ce cœur partaient des bras. Longs. Articulés. Noueux comme des branches, et terminés par des griffes recourbées dont les pointes brillaient d’une sève jaune-vert, phosphorescente, qui s’effilochait dans l’eau en traînées de lumière malade.

Rol ne cria pas. Il n’en eut pas le temps.

Les bras se refermèrent sur lui. Une griffe lui ouvrit la cuisse, une autre le flanc, juste sous les côtes déjà meurtries, et la douleur fut si vive, si brûlante, qu’il crut d’abord qu’on l’avait marqué au fer. Les racines s’enroulaient autour de ses jambes. Elles tiraient. Vers le fond.

« ROL ! »

La voix d’Amyr, quelque part très loin, au-dessus.

Il se débattit. Il rua, tira, arracha à pleines mains les racines qui l’enserraient, et c’était comme se battre contre un buisson mouillé. Et pendant une seconde, la prise se desserra.

Il n’attendit pas la seconde suivante. Il se jeta vers la rive en battant des bras, en avalant de l’eau, en crachant, en hurlant, et ses pieds trouvèrent les galets, et il sortit de la mer à quatre pattes, ruisselant, le souffle coupé, du sang plein les jambes.

Derrière lui, la surface de l’anse se referma, lisse, grise, innocente. Une traînée verdâtre y flotta un instant, puis se dilua.

Amyr était déjà à genoux à côté de lui.

« Qu’est-ce que c’était ? Qu’est-ce que c’était, Rol ? »

« Un buisson. » Il haletait. « Un buisson avec des bras. »

Les plaies le brûlaient. Pas comme des coupures : plus profond, plus lent, une brûlure qui pulsait et remontait le long de ses veines, et sur les lèvres des entailles, la sève de la chose luisait encore, poisseuse. Le sang coulait trop. Bien trop.

Rol ferma les yeux.

Il chercha, au fond de lui, l’endroit d’où ça venait. Ce souffle chaud qu’il avait trouvé, la première fois, dans l’escalier de la tour, quand Triah saignait. Il inspira. Longtemps. Et quand il expira, quelque chose passa avec l’air, une tiédeur qui descendit de sa poitrine jusqu’à ses mains, et de ses mains, posées à plat sur sa cuisse, sur son flanc, jusqu’aux plaies.

Elles se refermèrent. Pas proprement. Pas tout à fait. Mais la chair se rapprocha, le sang ralentit, et la brûlure recula, grondante, jusqu’à n’être plus qu’une chaleur sourde.

Il rouvrit les yeux. Amyr le regardait, les mains suspendues au-dessus de lui sans oser le toucher.

« Ça va, dit-il. Ça va mieux. » Il se laissa tomber sur le dos, dans les galets, les bras en croix. « J’ai plus mal à la tête, au moins. »

Un pote

C’est là que les trois autres les trouvèrent : Rol étendu sur la grève comme une baleine échouée, les jambes rayées de sang séché, et Amyr assise à côté de lui, les genoux contre la poitrine, qui fixait la mer.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? » Triah courut les derniers mètres. « Rol ! Rol, qu’est-ce que t’as ? »

« Un buisson avec des bras, répéta Amyr. Dans l’eau. »

Ils se mirent tous à parler en même temps. Rol raconta, en exagérant à peine, et en montrant les cicatrices toutes fraîches avec une certaine fierté. Khal-Udra examina les marques, se pencha vers l’eau, et recula d’un pas. On décida, à l’unanimité, que personne ne se baignerait plus dans cette anse.

Pendant que Rol racontait la chose pour la troisième fois à Ellouane, avec des gestes de plus en plus amples, Triah vint s’asseoir à côté d’Amyr, sur les galets. Elle attendit un peu. Puis elle donna un léger coup d’épaule à son amie.

« Alors. »

« Alors quoi ? »

« Toi et Rol. » Triah baissa la voix. « Toute la nuit ensemble. Ce matin ensemble. À la mer ensemble. Il y a quelque chose ? »

Amyr tourna lentement la tête vers elle. Elle la regarda avec une expression d’horreur sincère, profonde, presque peinée.

« Rol ? »

« Bah… oui. »

« Triah. » Amyr parlait avec une immense patience. « Rol, c’est un pote. C’est un bon pote. Mais il est dégueulasse. Il pète. Tout le temps. Il pète en marchant, il pète en mangeant, il pète en dormant, et il trouve ça drôle à chaque fois. Ce matin, il est resté une demi-heure aux latrines de l’arène, et j’ai tout entendu. Tout. » Elle frissonna. « Il n’a aucune tenue. Aucune. Jamais de la vie. »

Triah éclata de rire. Le premier rire de sa journée, et il lui sortit de travers, un peu trop fort, presque soulagé.

« Bon. D’accord. D’accord. »

« Et toi, qui t’a mis cette idée en tête ? »

« Un type, à l’arène. Peter. Il a dit que Rol était parti au port avec sa meuf. »

Le visage d’Amyr se ferma d’un coup.

« Peter. » Elle cracha presque le nom. « Évidemment, Peter. » Elle se pencha vers Triah. « Il a tourné autour de Rol toute la soirée, Peter. Il voulait le manger. Je te jure. Il le dévorait des yeux, il lui touchait le bras, il lui payait à boire. Et quand il a vu que Rol rigolait avec moi, il a fait une tête… » Elle imita une moue pincée, jalouse, absolument parfaite. « C’est pour ça qu’il a dit ça. Pour se rassurer. Ou pour vous mettre en rogne. Les deux, sûrement. »

Triah regarda Rol, debout dans les galets, torse nu, qui mimait à Ellouane les bras de la créature en agitant les siens dans tous les sens.

« Le manger », répéta-t-elle.

« Le manger », confirma Amyr.

La cale

Ils se retrouvèrent tous à la cale du bateau d’Ellouane, toujours amarré parmi les épaves, parce que c’était le seul endroit de Libreville qui leur appartenait vraiment et où personne ne viendrait les écouter.

Il y faisait sombre et frais. L’odeur du bois humide, du goudron et du vieux cordage les enveloppa dès l’échelle, et avec elle quelque chose de l’archipel, du voyage, de ces semaines où ils n’étaient encore que cinq jeunes gens sur une mer trop grande. Le bateau grinçait doucement sous la houle, et des rais de lumière grise tombaient du pont entre les planches mal jointes.

Ils s’assirent sur des caisses, sur des rouleaux de corde, par terre. Et ils parlèrent. De la forêt. Des dessins. Du disque et de l’arc. Triah raconta la scène chez Diane avec de grands gestes, et Rol écouta, la bouche entrouverte, sans en perdre une miette.

À un moment, il se gratta la nuque.

« De toute façon, moi, hier soir, c’est le trou noir. Le premier combat, le banc, et entre les deux, plus rien. »

Ellouane leva les yeux.

« Plus rien du tout ? »

« Que dalle. »

Ellouane se tourna lentement vers Amyr. Amyr la regardait déjà. Un regard passa entre elles, bref, parfaitement entendu, de ceux qui n’ont besoin d’aucune explication, et les commissures d’Ellouane frémirent.

« Ah, dit-elle d’une voix douce. Alors tu ne te souviens pas de… »

Elle laissa la fin de la phrase en suspens, rougit un peu, et baissa les yeux sur ses mains.

Rol la regarda. Il regarda Amyr, qui s’examinait les ongles avec une concentration exagérée. Il regarda de nouveau Ellouane, et ses yeux s’étrécirent.

Puis il sourit. Un grand sourire lent, satisfait, de type qui a compris la blague et décide de monter dedans à pieds joints.

« Ah si. » Il croisa les bras derrière sa tête et s’adossa contre la coque. « Ça, je m’en souviens. Ça, c’est revenu. »

« C’est vrai ? » dit Ellouane, les yeux immenses.

« Comment l’oublier ? » Il soupira, rêveur. « Une nuit pareille. Toutes les deux. »

« Rol, voyons, dit Amyr, sans lever les yeux de ses ongles. Pas devant tout le monde. »

« Pardon. Pardon. Je m’égare. »

Triah s’était figée sur sa caisse. Son regard faisait des allers-retours entre les trois, de plus en plus vite. Elle rougit. Elle ouvrit la bouche. Elle la referma. Elle se tourna vers Khal-Udra, qui étudiait une poutre du plafond avec un intérêt soudain et considérable.

« Attendez. » Sa voix monta d’un ton. « Attendez, attendez. Vous trois ? Hier soir ? Tous les trois ? Ensemble ? »

Personne ne répondit. Ellouane cacha son visage dans ses mains. Ses épaules tremblaient. Amyr toussa. Rol hocha la tête d’un air grave, entendu, profondément serein.

« Ce qui se passe à l’arène, dit-il, reste à l’arène. »

« Rol ! »

Khal-Udra ne détacha pas les yeux de sa poutre. Mais le coin de sa bouche avait bougé, et pour la première fois depuis la veille, quelque chose dans ses épaules s’était relâché.


Plus tard, pendant qu’on faisait l’inventaire des sacs, Triah raconta à Rol l’épisode de l’arc, encore indignée.

« Il pèse une tonne, je te jure. J’ai tiré des filets pleins de thons toute ma vie, et j’ai pas réussi à le lever. Ellouane non plus. »

« Ah ouais ? » Rol tendit la main vers Khal-Udra. « Fais voir. »

Khal-Udra hésita, puis lui tendit l’arc.

Rol le prit d’une main. Il le soupesa. Le fit tourner. Le leva au-dessus de sa tête, le baissa, le leva de nouveau, les sourcils froncés, comme quelqu’un qui cherche la blague.

« Il pèse rien. »

Triah le dévisagea. Puis elle décrocha son disque de sa ceinture et le lui lança. Rol l’attrapa au vol, de l’autre main, sans effort, et resta là, l’arc dans une main, le disque dans l’autre, à les regarder tour à tour.

« Ben quoi ? »

Personne ne lui répondit. Ellouane s’approcha, effleura le disque du bout des doigts sans oser le prendre, et retira sa main comme si le métal était chaud. Triah reprit son disque, et le soupesa à son tour. Léger. Familier. Comme toujours. Elle le regarda longtemps, et ne dit rien.

Ceux qui partent

Ils rassemblèrent leurs affaires. Les gantelets de Rol, le disque de Triah, l’arc et le fusil de Khal-Udra. De l’eau, des vivres, des cordes, une lanterne. Khal-Udra emporta un carnet. Triah vérifia trois fois que ses bottes tenaient.

Ellouane les regarda faire, assise sur une caisse, les mains serrées entre ses genoux.

« Je ne viens pas. »

Ils se retournèrent tous.

« Je ne viens pas, répéta-t-elle, plus fermement. Vous allez dans la forêt. Celle qui a tué Jordan. Celle qui vous laisse passer, vous, mais pas les autres. Moi, je ne suis pas vous. » Elle releva le menton. « Et j’ai des choses à faire, ici. Des gens qui m’ont parlé cette nuit et qui veulent me revoir. Je commence seulement à… compter. Un peu. Je ne veux pas tout perdre pour une porte. »

Khal-Udra la considéra un long moment. Puis il inclina la tête, cérémonieusement.

« C’est une décision raisonnable. »

« Tu trouves ? »

« Je trouve. » Il marqua une pause. « Sois prudente avec ces gens. »

« Toi aussi. Avec la forêt. »

Amyr, elle, avait déjà son sac sur l’épaule, et le taser glissé à la ceinture. Elle piétinait près de l’échelle.

« Moi, je viens. Évidemment que je viens. » Elle avait les yeux brillants, une impatience de gamine qu’elle ne cherchait même pas à cacher. « Un abri plein de trucs rares, des pierres magiques, une porte secrète ? Vous croyez vraiment que je vais rester ici à regarder Ellouane serrer des mains ? »


Diane les attendait. Elle les toisa du haut de ses coussins, eux et leurs sacs trop pleins, et eut un sourire de propriétaire.

« Vous ne passerez pas la forêt seuls, mes chéris. Pas jusque-là. Des gars du Marmog vous accompagneront. »

La forêt trop calme

Ils étaient trois. Trois bûcherons du Marmog, grands, larges, taiseux, bardés d’une armure de bois et de cuir épais, couverte d’entailles, qui craquait à chaque pas comme un vieux tronc dans le vent. Ils portaient des haches au dos et des lames courtes à la ceinture, et ils marchaient en triangle autour du groupe, l’un devant, deux derrière, sans jamais relâcher leur garde.

La forêt les avala d’un coup, comme la première fois.

Il suffisait de quelques pas sous les arbres pour que la ville disparaisse. Le bruit, d’abord : les cris, les roues, les marteaux, tout s’éteignit derrière eux comme on referme une porte. Puis la fumée. Ici, l’air était épais d’autre chose, d’humus et de sève, de mousse mouillée, de bois pourrissant, et il collait à la peau en une moiteur verte. La lumière tombait de très haut, à travers des frondaisons si serrées qu’elles semblaient tissées, et elle arrivait au sol en taches pâles, mouvantes, qui ne se posaient jamais deux fois au même endroit.

Les arbres étaient trop grands. Ils l’avaient toujours été. Leurs troncs s’élevaient en colonnes tordues, couverts de lichens pâles, et parfois, du coin de l’œil, il semblait que l’un d’eux avait changé de place.

Personne ne parlait. On n’entendait que le craquement des armures, le froissement des feuilles sous les bottes, et le souffle des marcheurs.

Et rien d’autre.

C’est ce qui inquiétait les bûcherons. Triah le vit avant de le comprendre. Celui de tête s’arrêtait de plus en plus souvent, la main levée, la tête penchée, à écouter. Ceux de derrière échangeaient des regards. L’un d’eux avait sorti sa hache et ne la rangeait plus. Il la tenait à deux mains, devant lui, les jointures blanches.

« Qu’est-ce qu’il y a ? » souffla Triah.

« Rien », dit le bûcheron de tête. Sa voix était rauque, basse. « Justement. Il y a rien. »

« C’est pas bien ? »

« D’habitude, à cette heure-là, on s’est déjà fait attaquer deux fois. Trois, les mauvais jours. » Il scruta les fourrés, les branches, les ombres entre les troncs. « Les araignées. Les choses dans les arbres. Elles nous suivent dès la lisière, elles nous tâtent. Là… » Il secoua la tête. « Rien. Pas un bruit. Pas une ombre. J’ai jamais vu la forêt comme ça. »

« Peut-être qu’elle dort », dit Rol.

Le bûcheron le regarda comme on regarde un enfant qui vient de dire une bêtise. Mais il ne répondit pas.

Triah et Khal-Udra échangèrent un regard. Le premier vrai regard de la journée. Ils pensaient la même chose, et ils le savaient. Deux fois déjà, cette forêt les avait laissés passer. Deux fois, elle avait retenu ses griffes. Ça veut dire quelque chose.

Amyr marchait au milieu du groupe, la main sur son taser, les yeux partout, et elle avait arrêté de sourire.

Ils marchèrent longtemps. La lumière baissa. Les taches pâles au sol devinrent plus rares, plus dorées, puis plus rien qu’une pénombre verte, uniforme, où les troncs se découpaient en noir. Et la forêt resta silencieuse jusqu’au bout, retenant son souffle autour d’eux comme une salle entière qui attend qu’on prenne la parole.

Trois pierres

L’abri apparut d’un coup, à la sortie d’un repli de terrain.

Une butte, d’abord, couverte de mousse et de racines, qu’on aurait prise pour un simple tertre si elle n’avait pas été trop régulière. Puis, à son flanc, une porte. Une énorme porte de métal, ronde, épaisse comme un mur, encastrée dans le béton, à moitié mangée par la rouille et les lianes. Un abri anti-atomique. Un vestige d’avant, d’un monde qui avait eu peur du ciel, enfoui sous la forêt comme une graine.

Et devant, disposées en arc de cercle sur le tapis de feuilles, trois pierres dressées.

Elles étaient hautes comme un homme, grises, couvertes de mousse, et sur chacune, sous le lichen, couraient des symboles gravés. Triah n’eut pas besoin de sortir les dessins d’Ellouane pour les reconnaître. Elle les avait sous les yeux depuis le matin. Elle les avait à la ceinture depuis des semaines.

Les bûcherons s’arrêtèrent à la lisière de la clairière, et ne s’approchèrent pas.

« C’est là, dit celui de tête. Nous, on vous attend ici. »


Ils commencèrent par la porte.

Rol l’examina, posa ses mains dessus, poussa. Rien. Il trouva une sorte de grand volant de métal au centre, rouillé, et s’y suspendit de tout son poids, les pieds contre le béton, les veines saillantes. Le volant ne bougea pas d’un cheveu. Il recommença avec ses gantelets, et l’onde de choc fit trembler les feuilles alentour, résonna dans le métal comme dans une cloche immense, et s’éteignit. La porte n’avait pas tremblé.

Khal-Udra fit le tour de la butte. Il chercha une autre entrée, une trappe, une fente, une aération, n’importe quoi. Il revint les mains vides et de la mousse sur les genoux. Il étudia les gonds, énormes, enfouis dans le béton, et conclut que même une armée n’en viendrait pas à bout.

Triah essaya de glisser ses doigts sous le bord. De taper. D’appeler. Elle colla l’oreille contre le métal froid et écouta longtemps, sans rien entendre que son propre cœur. Amyr proposa son taser. Personne ne savait à quoi ça servirait, et elle l’essaya quand même, sur le volant, sur la serrure, sur le bord, en vain.

« Il y a peut-être un code », dit Rol.

« Il n’y a pas de code », dirent Triah et Khal-Udra en même temps.

Ils se regardèrent. Et pour la première fois depuis le quai, Triah eut un vrai petit sourire.

Le temps passait. La pénombre s’épaississait. Ils s’étaient assis par terre, adossés à la butte, à court d’idées. Khal-Udra avait posé son arc en équilibre contre la pierre la plus proche, debout, appuyé par son extrémité, pendant qu’il fouillait dans son carnet à la recherche de quelque chose, n’importe quoi, qu’il aurait noté sur les runes du temple.

L’arc glissa.

Il bascula lentement, en arc de cercle, et Khal-Udra se jeta pour le rattraper. Sa main se referma sur la poignée juste avant qu’il touche le sol. Et dans le mouvement, le dos de ses doigts effleura la pierre.

La pierre s’illumina.

D’abord les symboles. Une lueur pâle, bleutée, qui naquit au fond des gravures et se mit à courir le long des lignes, des courbes, des entrelacs, comme de l’eau qu’on verse dans un sillon. Puis la pierre tout entière, de l’intérieur, comme une lanterne qu’on allume. La lumière chassa la pénombre sur un cercle de plusieurs pas, et sur le visage de Khal-Udra, figé, accroupi, son arc à la main, elle posa un éclat froid qui fit briller ses yeux.

Personne ne bougea.

Sur l’arc, dans sa main, les mêmes symboles s’étaient éclairés. Faiblement. En réponse.

Khal-Udra se releva très lentement. Il regarda la pierre. Il regarda son arc. Il regarda les deux autres pierres, toujours éteintes, grises dans le crépuscule. Puis il se tourna vers Triah et vers Rol.

« Chacun la sienne », dit-il.

Triah s’avança la première. Elle chercha, de pierre en pierre, en suivant du doigt, sans les toucher, les entrelacs qui ressemblaient à ceux de son disque. Elle trouva. Elle resta un instant devant, la main levée, comme ce matin devant la porte de Khal-Udra. Puis elle posa sa paume à plat sur la pierre.

La lumière jaillit. La même lueur, mais d’une autre teinte, plus pâle, presque blanche, et son disque, à sa ceinture, s’éclaira à son tour.

Rol se planta devant la dernière. Il retira un gantelet, regarda sa grosse main de mineur, et la posa sur la mousse comme on la pose sur l’épaule d’un ami.

La troisième pierre s’alluma.

Pendant un instant, la clairière entière baigna dans cette triple lueur, et la forêt autour parut se pencher pour regarder. Les bûcherons, à la lisière, avaient reculé d’un pas. Amyr, entre les trois pierres, tournait lentement sur elle-même, la bouche ouverte, sans un mot.

Et puis il y eut un bruit.

Profond. Lourd. Un grondement de métal qui venait de l’intérieur de la butte, du ventre de la terre, comme si quelque chose d’énorme se réveillait sous leurs pieds après un sommeil très long. Des mécanismes jouèrent. Des verrous glissèrent, un par un, avec des claquements sourds qui résonnaient dans le sol. La rouille craqua. La mousse se déchira le long du bord.

Le grand volant tourna tout seul.

Et la porte de l’abri, lentement, dans un long gémissement de gonds qui n’avaient plus bougé depuis des siècles, s’ouvrit.


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